Comment c’est loin : « Jimmy Punchline » à la conquête du 7ème art ?

La formation particulière du film Comment c’est loin, adapté de l’album-concept Orelsan et Gringe sont les Casseurs Flowters, écrit et réalisé par Orelsan avec l’aide de Christophe Offenstein, aux antipodes des productions habituelles françaises, m’a poussé à en écrire un mini-édito relativement élogieux. J’ai un intérêt et une admiration toute particulière pour le groupe, ainsi, je vais présenter de façon critique les raison pour lesquelles je vous encourage vivement à voir ce petit film.

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Comment c’est loin raconte plus ou moins la vraie fausse Origin’s Story des Casseurs Flowters dans un côté biopic romancé centré sur les difficultés qu’ont eu les artistes à percer dans le rap. Enfin, pas tout-à-fait « percer dans le rap », plutôt « s’y mettre » : c’est dans ce postulat inventif que Orelsan puise sa sincérité.

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Aurelien Cotentin (Orel) & Guillaume Tranchant (Gringe)

Il fallait s’y attendre, Comment c’est loin est un film qui décontenance. Il occulte le côté viscéral trop fun des musiques les moins marquantes du groupe et préfère créer une essence mélodramatique ultra-réaliste, en profitant de la notoriété iconique des deux rappeurs. Dans cette comédie semi-musicale aux effets de styles expressifs, il n’y a pas d’hyperbole grossière ni d’exagération forcée des traits des personnages interprétés par Orelsan, Gringe, leurs amis (Ablay & Skread) ou leurs familles (Jeanne Cotentin, véritable grand-mère d’Orelsan). Comment c’est loin s’en sort scénaristiquement par une vivacité d’esprit déjà présente dans leur album, et à contrario de la mini-série Bloqués de Canal + qui exploite la partie plus décomplexée des auteurs, mais également moins touchante.

Un véritable « film d’auteur » fait par un rappeur ?

Une narration fictive et musicale ancrée dans le réel, un rythme unique et personnel (ascendant de l’album) et une sincérité du contexte (le quotidien dans lequel les rappeurs se noient) font de Comment c’est loin un doux équilibrage entre la comédie – distillée par l’univers haut-en-couleur des rappeurs – et la mélancolie, mais également un bel échange affectif entre la musique et le cinéma. En effet, les références à l’album ne sont pas trop appuyées, ce qui aurait pu être un défaut. Toutefois, s’il évite des tournures trop cinématographiquement visibles, Comment c’est loin n’hésite pas pour autant à surexploiter les gimmicks artistiques d’Orelsan et Gringe présents dans toute leur musicologie. Seulement, là où l’usage permanent d’un terme ou d’un thème dans plusieurs chansons est justifié par la nature même du rap, le cinéma n’admet pas complètement le principe. Ce film est donc peu subtil dans les thèmatiques qu’il aborde, mais cela est contrebalancé par deux éléments qui en font une œuvre plus passionnante que ce qu’on peut en penser au premier abord : premièrement, la pâte créative des Casseurs Flowters est unique, ce qui fait que leur style accorde au groupe une place de qualité et un traitement singulier dans l’analyse de leur œuvre – car leur narration musicale est originale -, et secondement, le rythme novateur du film le rend imprenable.

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L’affiche du film

Leur album raconte une histoire, qui peut être aisément adaptée en un film (Comment c’est loin donc), tandis que le film en lui-même raconte l’émergence des motivations et des problèmes vecteurs à la création du groupe, qui confèrera à Orelsan et Gringe une légitimité non-négligeable au sein de paysage musical français. Et, bien évidemment, le point fort de Comment c’est loin est la dualité entre les deux auteurs. Ces personnages sont crédibles car, plus que de simplement en renouveler les figures populaires, Comment c’est loin insuffle des enjeux réels et inquiétants dans un univers réaliste, là où l’album était dans un registre plus décalé. Ainsi, Orelsan a pondu le meilleur scénario possible pour transcrire à l’écran ce qui faisait la puissance de l’album. Les personnages sont non-dualistes : de fait, ils sont imprévisibles. Ce trait psychologique les rends humains et chaleureux.

En revanche, on peut critiquer le manque d’agressivité des rappeurs-acteurs. En cela, l’album est plus intéressant. Toutefois, cette légèreté du film ajoute un caractère moral aux décisions prises par le duo. Par exemple, l’arc scénaristique centré sur l’infidélité de Gringe crée de l’enjeu et le film tente une évolution bienvenue sur la perception et la compréhension du personnage sur ses problèmes. Comment c’est loin propose une vision de la jeunesse, qui dénote avec le manque d’objectif politique et de lutte que certains médias critiquent dans l’œuvre d’Orelsan. Ironiquement, le générique de début fait appel à Akhenaton, le leader du groupe IAM (l’un de meilleurs groupes de rap de l’histoire), connu justement pour des prises de positions cinglantes dans des musiques comme La fin de leur monde.

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Ce film prouve encore une fois que ce n’est pas la masse du budget qui fait la qualité d’une œuvre.

La fin semble prématurée sur certains aspects mais colle parfaitement au tableau et à la nonchalance permanente du groupe. Le climax est simple, et le crescendo pathologique du deuxième acte rend le film à la fois lent et dynamique. L’intensité des péripéties s’étale sur 90 minutes : aucun superflu, un dosage parfait entre les réflexions personnelles d’Orelsan et Gringe et le contrepied de la réalité difficile à appréhender. De l’art simple et de bonne facture.

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La critique de l’Écran Large traitant du film cite avec justesse le chef-d’œuvre Clerks (1994) de Kevin Smith (l’un de mes repères principaux dans la construction de ma propre cinématographie) car Comment c’est loin trace le portrait d’une génération incomprise et mal représentée (parfois même sous-estimée) sous l’aspect plutôt efficace du Buddy Movie. Comment c’est loin est donc, selon moi, un classique instantané, une représentation culte de la jeunesse (ou de l’adulescence commune) actuelle de la génération à laquelle, personnellement, j’appartiens. En cela, Orelsan nous transporte dans une œuvre individualiste mais réaliste, et touchante par son humilité. Là où l’album originel des Casseurs Flowters exploitait déjà leur audace et était axé sur l’origine des rappeurs, Comment c’est loin propose une variation cinématographique de leurs thèmes. Mais on touche la limite du film… Ceux-ci sont définitivement trop talentueux pour qu’on se contente de si peu. Orelsan veut déjà réitérer l’expérience ? Alors j’attendrai sa prochaine production avec impatience !