Love de Gaspar Noé : un brillant mélodrame érotique.

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Gaspar Noé

Si mon ami Nicolas Rozlonkowski et moi-même avons pu trouver de justesse une bonne séance Parisienne, vous êtes peut-être passés ou peut-être que vous allez passer à côté de ce film et cela est fort dommage. En effet, Love est le dernier film de Gaspar Noé, un cinéaste enragé du Festival de Cannes connu pour ses films factieux Seul contre tous (1998), Irréversible (2002) et Enter The Void (2009) qui révulsent certains critiques mais dont la maitrise cinématographique a rendu le cinéaste culte et apprécié au fil des années. Alors qu’il est vu par la presse comme un film pornographique bien filmé mais creux, en raison de ses multiples scènes de sexe non-simulées, Love se traduit pourtant comme un mélodrame érotique et romantique qui parle, comme son nom l’indique, de la passion amoureuse en n’occultant pas sa forme humaine la plus primitive.

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Si d’emblée Love était vendu comme un drame poétique et intimiste, je m’attendais toutefois à un film plus provocateur et moins sentimental, et c’est tout à son honneur que Gaspar Noé nous a pondu un film bien moins choquant que La Vie d’Adèle (2013, Abdellatif Kechiche) et bien moins polémique que Crash (1995, David Cronenberg), tout en étant pourtant beaucoup plus explicite ! Si Love offre aux spectateurs de nombreuses scènes de sexe, il ne s’en dégage pas moins une certaine atmosphère romantique plus que véritablement sulfureuse. Ceux qui s’attendaient à de la pornographie sans sentiments vont probablement être très surpris de tomber sur une œuvre assez triste : avec Love, Gaspar Noé est plus proche de Charles Baudelaire que de Marc Dorcel. En exagérant à peine, on pourrait même parler de « spleen parisien » !

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Affiche explicite de Love.

Car Love est le bébé mélancolique de Gaspar Noé. Certains taxeront le film d’égocentrique, d’autres nuanceront en disant qu’il est très personnel. Pour ma part, je trouve assez peu subtil le fait de pouvoir référencer autant d’éléments qui font allusion à la vie réelle de Gaspar Noé : on cite 2001, l’Odyssée de l’espace (1968, Stanley Kubrick) ainsi que Salò ou les 120 Journées de Sodome (1975, Pier Paolo Pasolini), et même Seul contre tous ; l’un des personnages s’appelle Noé (interprété par le réalisateur lui-même) tandis que le fils du personnage principal s’appelle Gaspar et que d’autres tirent leurs patronymes de la famille proche du cinéaste, ainsi que le fait que le personnage principal soit lui-même un réalisateur qui parle de faire un film sur l’amour avec des scènes de sexe non-simulées ! Heureusement, je trouve que tout ceci est contrebalancé par un décalage ironique dans le traitement de ces éléments, le film prenant un plaisir conscient à jouer avec cette mise en abîme. Je trouve également que l’un des points les plus positifs de Love reste la maestria de la mise en scène de Gaspar Noé : un début « in medias res », une manière de filmer plus calme et plus fluide que dans Irréversible et Enter The Void (ce qui vient du fait que Love traite de « l’amour », un sujet plus doux et plus universel que le viol ou la prise de drogue) sans pour autant délaisser certains gimmicks bien amenés du cinéaste (les « clignements d’œil » de la caméra ou les plans sur les ampoules allumées). Love recycle également les qualités d’Irréversible (la chronologie non-linéaire par exemple) et d’Enter The Void (la photographie irréprochable) sans souffrir de leurs défauts respectifs (l’effet « provocateur enragé » gratuit pour Irréversible et sa longueur pour Enter The Void).

La réalisation est plus classique, étant donné qu’il s’agit de son film le moins subversif, mais cela n’empêche pas Love d’être visuellement magnifique. La sublime photographie de Benoît Debie donne l’illusion que certains plans fixes sont des tableaux en mouvement – cette remarque prend tout son sens lorsqu’on sait que le père de Gaspar Noé est peintre (mais c’est l’un des points forts de l’usage du plan fixe que je ressens également dans les films de Michael Haneke, il s’agit donc plus d’un ressenti personnel que d’une véritable remarque). Ces plans subliment également l’effet de la 3D, qui n’est pas utilisée comme un gadget commercial. On préférera voir Love en 3D que Jurassic World (2015, Colin Trevorrow) !

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Aux critiques qui voient Love comme un film amoral : « tu ne peux te débarrasser de cette peur primitive et maladive qu’est la peur de la chair » – La Mouche (1986, David Cronenberg).

Quoiqu’un peu long par moment à cause des scènes de discussions fastidieuses entre les amoureux, la durée du film (2h10) est pourtant l’un de ses meilleurs atouts. En effet, il aurait été difficile de s’attacher à un anti-héros aussi irresponsable que l’est Murphy (Karl Glusman) sans suivre sa vie de près pendant tant de temps. L’usage du flashback obéit à la grammaire cinématographique la plus basique établit par Citizen Kane (1941, Orson Welles), et cela fonctionne parfaitement. Grandiose par moment et toujours magnifiquement éclairé, Love est un film sidérant par son aspect humain et moralisateur. La BO d’anthologie colle également parfaitement avec l’imagerie. La prestation des acteurs n’est pas extraordinaire lors de scènes de dialogues, mais c’est oublier que d’une part, le lyrisme de l’histoire les rend difficile à appréhender, et d’autre part que les scènes de sexe sont les plus importantes et les plus difficile à tourner. Par ailleurs, on peut être satisfaits du choix des acteurs pour une raison assez singulière : si le film avait été tourné comme prévu avec l’ex-couple Monica BellucciVincent Cassel, aurait-on été aussi happés par la banalité du quotidien des protagonistes ? Je laisse la question en suspend, en avouant volontiers que parfois, des acteurs inconnus rendent un film plus crédible (Cube étant mon exemple passe-partout). Pourtant, Dieu sait que j’aime Vincent Cassel !

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En réalité, aux moins de 18 ans (sic) !

Un véritable reproche à faire au film en revanche (et cela peut faire hurler Les Inrocks tellement mon avis est opposé au leur) est qu’aucun vagin n’est véritablement montré à l’écran, contrairement au pénis du protagoniste. Que je m’explique bien : montrer un sexe féminin n’aurait pas servi à nourrir mon esprit pervers, mais cela me frustre un peu qu’un cinéaste qui se fait pionnier du combat contre l’auto-censure cinématographique en France ne pense pas à « assumer » jusqu’au bout sa création. D’autant que le film se passe sous le point de vue d’un homme. Montrer le sexe féminin au cinéma est, selon moi, un tabou irrésolu et incompréhensible de notre société parfois trop conservatrice. D’autant que l’icônisation de la sexualité dans la mise en scène de Gaspar Noé est bien différente de celle de la pornographie. Une question intéressante se pose toutefois : serait-ce si difficile de se masturber devant ce film ? Lorsqu’on sait qu’une femme d’une trentaine d’années a été arrêtée dans un cinéma au Mexique car elle commençait à se caresser devant Cinquante Nuances de Grey (2015, Sam Taylor-Johnson), on serait tentés de se rassurer (ou pas) en se disant qu’en 2015, tout est possible ! Cela ne fait pourtant pas de doute que l’emploi du terme « pornographique » à mauvais escient a desservi, pas tant de façon commerciale que de façon critique, Love (même si j’admets qu’il est facile, également pour moi, de pitcher le film en s’exclamant « porno en 3D »).

En 2015, interdire Love aux moins de 18 ans est assez consternant, car soyons honnêtes quelques secondes : la production d’images sexuellement explicites n’est plus choquante vis-à-vis des jeunes de 16 ans, habitués à la véritable pornographie (parfois violente) et gavés quotidiennement de publicités sulfureuses sans scrupule. Bien au contraire, promouvoir un tel film serait, je pense, une bonne chose, en ce sens qu’il dénonce malgré lui la perversité des jeux sexuels dangereux (adultère) et des abus de drogues (et d’alcool) – même si, pour ce dernier point, Enter The Void était bien plus direct. Par ailleurs, il faut encourager des cinéastes comme Gaspar Noé, qui s’expriment avec justesse et avec talent au sein d’un cinéma français un peu trop enclavé dans ses dogmes. Il ne s’auto-censure pas, et c’est suffisamment rare pour être souligné.

Je suis conscient qu’une majorité de spectateurs ne pourront pas supporter un tel film, avec de nombreuses scènes « choquantes » pour les plus sensibles. Mais un spectateur averti en vaut deux : Love est un film touchant, drôle et novateur. Après de mûres réflexions, je pense même pouvoir affirmer qu’il s’agit du meilleur film de Gaspar Noé sorti à ce jour. C’est le film qui manquait véritablement à la filmographie du cinéaste pour que je puisse définitivement le qualifier de « grand » réalisateur. Et pour un cinéphile tel que moi, Love est également un cadeau de consolation après le pitoyable Terminator Genisys (Alan Taylor) sorti cet été. Le calme après la tempête, d’une certaine manière !

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