Analyse de séquence – Edward aux mains d’argent (1990) de Tim Burton

Cet article est le compte-rendu écrit d’une analyse de séquence demandée pour mon cours de « Cadre, Lumière et Point de Vue ». Ce travail est donc le fruit d’une collaboration avec mes camarades Marion DOS SANTOS, Théo BANUS, et William ROCHE, que je salue respectueusement ici !


Timecode de l’extrait – 52:20-54:35

Edward aux mains d’argent est un conte fantastique réalisé par Tim Burton en 1990, racontant l’histoire d’Edward (interprété par Johny Depp), jeune humanoïde silencieux à l’apparence gothique, créé par un inventeur mort avant d’avoir pu le terminer et lui offrir des mains… Adopté par Peg (Dianne Wiest), Edward, qui a toujours vécu cloitré seul dans un château hors de la ville, doit désormais s’adapter au mode de vie américain. Les habitants de la banlieue voient en lui et en son talent de création que lui permettent les ciseaux qu’il a à la place des doigts un formidable moyen de gagner de l’argent.

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Edward, et ses mains d’argent, tentant de manger.

Nous avons choisi d’analyser un extrait dans lequel Edward se présente dans une émission de télévision alors que le public lui pose des questions sur son handicap afin de comprendre ce que Tim Burton nous transmet à travers sa mise-en-scène.

À cet instant du film, alors qu’Edward semble s’être plus ou moins intégré dans le milieu dans lequel il vit, Tim Burton choisit de faire démarrer directement une séquence où Edward vente (et vend) sa différence à la télévision, plutôt que de le laisser entrer et s’installer dans la maison de ses compagnons dans la séquence préscédante, alors qu’il vennait d’aider Kim (Winona Ryder), Jim (Anthony Michael Hall) et Kevin (Robert Oliveri) à en ouvrir la porte. Le point d’entrée de cette scène souligne donc par le montage tout le rejet de la personnalité d’Edward au profit de l’exploitation commerciale et publicitaire qu’il subit pendant le film.

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Edward dans la séquence

On peut constater en premier lieu dans cet extrait que Edward est habillé en noir et blanc dans un monde bariolé de couleurs vives. Ce décor, à l’apparence volontairement factice, trop lisse et parfait, dénote l’incapacité d’Edward, malgré son bon vouloir, à intégrer parfaitement l’espace dans lequel il se situe. La télévision est montrée comme un monde ordonné, qui ne laisse pas de place au chaos, excepté dans les décors asymétriques situés en arrière-plan. Ainsi, Tim Burton indique que rien ne se situe au premier plan et que tout est faux : la télévision est un spectacle. Par ailleurs, il souligne la présence des caméras de télévision. Cela crée une duplication de l’image dans un même plan : nous pouvons voir l’action sur scène dans le plan en lui-même mais également à travers l’écran de la caméra filmée par Burton. Ces plans peuvent correspondre au point de vue subjectif de Tim Burton lui-même tant le cadrage adopté est imprécis et singulier. Mais d’autres points de vue sont présents dans cette séquence : celui des téléspectateurs, celui des spectateurs, celui de Kim… Cette multiplicité des points de vue peut être comprise de plus comme étant l’expression visuelle des différentes visions qu’ont les gens sur Edward : sa différence est vue par certains comme un fardeau, et pour d’autre, comme un don.

Cette séquence regorge également d’illustrations plus ou moins symboliques des problèmes que rencontre Edward tout au long du film. D’une part, l’emplacement du micro sépare Edward et Peg en les isolant dans deux portions de cadres différentes. Cela peut être, en effet, perçu comme un forshadowing (effet d’annonce) puisque les deux personnages (attention spoiler) seront séparés à la fin du récit. Toutefois, il est intéressant de noter que chacun des deux personnages conserve symboliquement dans sa portion du cadre un artefact du monde de son ami : du côté d’Edward se situe le chien de Peg tandis que du côté de Peg se situe la sculpture d’Edward. D’autre part, lorsqu’une dame du public demande à Edward si il a une petite amie, son regard ainsi que celui de Kim se répondent dans un champ-contrechamp métaphysique, tandis que la caméra effectue un travelling avant sur leurs visages afin d’indiquer que le rapport émotionnel entre les personnages est intense et explicite. Par ailleurs, le court-circuit qui frappe Edward peut tout aussi bien être vu encore comme une marque de son inadéquation vis-à-vis du milieu télévisuel américain qu’une métaphore du coup de foudre. C’est également au moment de ce champ-contrechamp que la musique (extradiégétique) de Dany Elfman vient souligner le romantisme de la scène.

Tim Burton met en scène également les moqueries que suscite Edward lorsque ce court-circuit survient en nous montrant la réaction de Jim, qui « demander[ait] n’importe quoi pour revoir [la] scène ». Donner la réaction d’un spectateur face à une scène de ce type est un moyen efficace (mais complexe) de symboliser la déconnection du public face à ce qu’il regarde – ici, Edward pourrait se faire mal, et Jim fait preuve encore une fois de méchanceté gratuite à son égard. On pourrait comparer cette scène, dans une moindre mesure, à certaines scènes présentant les réactions des spectateurs du Truman Show dans le film homonyme de Peter Weir (sorti en 1995).

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Truman Burbank (Jim Carrey) dans le Truman Show

C’est encore une fois la différence d’Edward, qui est mise en scène dans ce gag, qui le rend inadapté face à son environnement.

La séquence se termine alors par l’annonce d’une page de pub lors de l’accident d’Edward, ce qui nous permet d’accentuer la critique que Tim Burton fait de la télévision, qui cache ce qui n’est pas agréable à diffuser. Par ailleurs, lorsqu’une femme du public dit à Edward que sans ses mains, « [Il] ne passer[ait] pas à la télévision ! », son talent / sa différence n’est pas perçu(e) comme une fin en soi mais un moyen de se complaire dans une image médiatisée. Ainsi, Edward devient un marque. Edward aux mains d’argent est donc une critique de l’American Way of Life, de sa banlieue résidentielle, de son consumérisme et de sa capacité à rejeter quiconque est différent de la norme établie. En définitive, cette séquence illustre à elle-seule toutes les thématiques présentes dans le film et dans une grande partie de la filmographie de Tim Burton, car Edward est, comme la plupart des personnages principaux des films de Tim Burton, une métaphore du cinéaste lui-même, se demandant avec profondeur et sincérité ce qui est le plus acceptable : rester lui-même et se laisser rejeter par les autres (le public) ou se servir de son talent à des fins commerciales (mais en accepter la perversion par les studios ou les médias qui le vend). Je laisse la question en suspend, mais n’en pense pas moins pour autant… !

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