Dramaturgie – Analyse d’un Archétype : Le « Looser Magnifique »

Ceci est un travail de groupe effectué en collaboration avec mes camarades de l’ESEC, Alex ALPHANDARY et William ROCHE, pour notre cours de Dramaturgie. Et comme j’estime que ça s’inscrit dans la ligne éditoriale du site (oui, j’aime que mon travail soit le plus gratifiant possible), je vous le publie.

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« Je ne veux plus être absent de ma propre vie. À regarder nos petites histoires passer à côté de la grande. » – Cette phrase, qui est extraite de la bande originale du film Comment c’est loin (2015), réalisé par Orelsan et Christopher Offenstein, illustre tout le conflit et le cheminement psychologique que doit subir l’archétype du « loser magnifique ». Nous avons choisi d’analyser la façon dont différents auteurs choisissent de mettre en scène certains traits communs et/ou contradictoires de cet archétype de façon précise dans leurs récits, leurs structures narratives globales, afin d’expliquer en quoi on peut y entrevoir un caractère universel à travers ces films présentant par essence l’évolution (parfois inaboutie) de personnages anti-héroïques et pathétiques. Pour illustrer notre propos, nous avons composé notre devoir grâce à un corpus de 3 œuvres cinématographiques : Rocky (1976) de John G. Avildsen, The Big Lebowski (1998) de Joel Coen, ainsi que Comment c’est loin (2015) de Orelsan et Christopher Offenstein. Leurs récits sont tels quel :

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Rocky Balboa

Rocky raconte l’histoire d’un jeune boxeur à la vie minable, qui se voit offrir par hasard l’occasion de combattre le champion du monde Apollo Creed.

The Big Lebowski raconte l’histoire d’un flânneur sans emploi, qui, à la suite d’une confusion d’identité, est mellé à une affaire de kidnapping (etc).

Comment c’est loin raconte l’histoire de deux jeunes auteurs de rap qui ne composent aucune chanson et qui se voient contraints, du jour au lendemain, d’écrire un texte, sous peine d’être virés par leurs producteurs.

Il convient en premier lieu de préciser le fait que cet archétype du « loser magnifique » mette le personnage au centre du récit et non l’action ou l’intrigue ce qui place ces films dans une approche anti-aristotellicienne. Toutefois, on peut isoler 3 phases précises du développement de cet archétype, qui sont plus ou moins mises en avant par ces films, à savoir : (1) la complaisance, (2) la remise en question du statut de loser ainsi que (3) le « combat » (physique ou psychologique) qu’ils doivent mener afin de sortir de cette condition. Ces éléments successifs sont ce qui permet de différentier les approches précises des cinéastes face à cet archétype et d’en comprendre leur propos.

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The Dude

Nous avons convenu donc du fait que chacun de nos personnages traversent tout d’abord un moment de complaisance soit parce qu’ils sont dans le déni de leur situation soit parce qu’ils ont peur de l’échec, ce qui est le cas notamment de Orel et Gringe dans Comment c’est loin. On peut constater que c’est également l’unique trait de caractère du personnage du Duc de The Big Lebowski : il s’agit d’un être léthargique, feignant, négligé et constamment dans la dilettante. L’excessivité de son comportement est un refuge dans lequel il se protège tout le long du film. Il cherche principalement à fuir les problèmes plutôt que les affronter, à l’inverse de Rocky, qui est le personnage le plus téméraire de notre corpus, car il est celui qui évolue le plus – se sacrifiant pour son idéal (nous y reviendrons plus bas).

Avant de pouvoir sortir de leur statut de loser (qui se traduit d’ailleurs par une condition sociale et économique faible pour chacun de nos personnages), ils doivent passer par une phase de remise en question afin d’améliorer leur comportement… C’est tout le sujet principalement de Comment c’est loin, qui présente des personnages complètement passifs face à l’inutilité de leur propre vie et la disparition de tout intérêt pour leur art (le rap dans Comment c’est loin peut se comparer avec la boxe dans Rocky). Leur inaction doit se confronter à un élément prosaïque qui est à l’origine de leur remise en question. Il s’agit ici pour nos personnages de réussir à écrire une chanson entière en un laps de temps très court. Le « temps » et la lutte contre celui-ci est au centre du récit. C’est pourquoi tout élément décisif dans ce genre de récit se joue dans un moment concis et intense : l’écriture de la chanson Inachevés au dernier acte de Comment c’est loin ainsi que le combat contre Apollo Creed dans Rocky. « L’étalon italien » met d’ailleurs un certain temps avant d’accepter la proposition de combattre : il doit donc se délester de sa situation en acceptant l’idée de perdre. Car, ce qui est le plus important n’est pas la réussite, financière ou artistique, dans le cadre de ces deux films, c’est le combat. À contrario, le Duc de The Big Lebowski n’est pas tant en lutte contre le temps que ça… Mais il en subit en contrepartie chacune de ses répercussions car il est totalement spectateur de ce qui lui arrive ; il s’agit d’un personnage immature, qui n’a pas le sens des responsabilités (coincé dans la phase de complaisance que l’on a défini précédemment). Le Duc, tout comme les Casseurs Flowters (le duo de Comment c’est loin), est plus ou moins en lutte contre l’élément perturbateur son propre récit – du moins, refuserait de se livrer à toute l’intrigue du récit s’il avait le choix, et si quelqu’un n’avait pas « pissé sur [son] tapis ».

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Greenje & Orselane

Suit la phase la plus importante dans l’évolution de la vie de ces personnages, à savoir le moment où ils doivent se confronter aux conséquences de leur inaction, et faire une décision qui scèlera leurs destins respectifs. C’est ainsi que Rocky est un modèle de réussite malgré sa condition économique restreinte : au cours du film, on le voit successivement refuser de se livrer à des actes répréhensibles, se mettre en couple avec la femme qu’il convoitait, et surtout « tenir la distance » : le combat (contre les difficultés de la vie) est une réussite en soi. Rocky apprend à devenir un héros au fur et à mesure du film, et est, de notre corpus de film, le personnage qui a le plus évolué, passant du statut de boxeur plutôt moyen, à la vie austère, à une situation économique, sociale, et même culturelle faible, au statut de vainqueur poids lourd contre le champion du monde de boxe Apollo Creed. Il est celui de notre corpus qui fait le plus figure de héros, alors même que c’est celui qui avait le moins de chance de le devenir, ce qui illustre parfaitement bien le paradoxe du « loser magnifique » : le fait que, enfin de compte, plus il est « loser », plus il en devient « magnifique ».

En définitive, on peut dire que cet archétype est une construction interessante car elle permet de mettre en lumière les peurs et les difficultés auxquels doivent se confronter des personnages dont il est facile de s’identifier, d’où la portée universelle de chacun de ces récits sur lequel s’est orienté notre choix. Il s’agit d’un archétype maléable, qui peut être traité de façon totalement différente d’un film à l’autre, suivant l’approche du cinéaste. Par ailleurs, il est également troublant de noter que l’essence même du loser magnifique est de lutter contre son propre statut – à dessein, bien qu’il puisse aussi s’y complaire dans un premier temps, tel que nous l’avons défini avec The Big Lebowski.

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* Pour des raisons de mise en page, j’ai laissé l’orthographe originale du devoir du mot « loser » , alors que j’ai choisi de titrer cet article avec l’orthographe « looser ». Alors j’en profite pour dire que je préfère tout simplement cette seconde orthographe, en raison de sa connotation  musicale, étant un admirateur du travail du rappeur Fuzati du Klub des Loosers.

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