Le Documentaire – Analyse du film Spinal Tap de Rob Reiner

Ceci est un travail de groupe effectué en collaboration avec mes camarades de l’ESEC, Coline BORIE, Alex ALPHANDARY et William ROCHE, pour notre cours sur le genre du Documentaire.

>>> Dramaturgie – Analyse d’un Archétype : Le « Looser Magnifique » <<<

Spinal Tap (intitulé This is Spinal Tap en V.O.), sorti en 1984, est le premier film du cinéaste américain Rob Reiner, dont la filmographie sera reconnue dans la suite de sa carrière pour des films tels que Stand By Me (1986), Quand Harry rencontre Sally (1989) ou encore Misery (1990). Il s’agit d’un documenteur, c’est-à-dire un faux documentaire, ici parodique, mettant en scène la (prétendue) vie d’un groupe de rock nommé Spinal Tap. Et si le documenteur est un sous-genre du documentaire (qui ne doit pas être confondu avec le docu-fiction) qui sert bien souvent à dresser le portrait d’une (fausse) personnalité sous un angle singulier (humoristique ici par exemple), Spinal Tap ne dérroge ainsi pas à cette règle matricielle du genre, s’inspirant au préalable de groupes mythiques de l’histoire du hard rock – heavy metal tels que les Guns N’Roses, Iron Maiden ou bien Van Halen afin de dépeindre les péripéties du groupe éponyme et les deboires que doivent subir les groupes de rock (morts des membres du groupe, perte d’intérêt du public, conflits, etc). Le scénario a été écrit par Rob Reiner lui-même, ainsi que par les trois acteurs principaux du film, Michael McKlean, Christopher Guest et Harry Shearer, qui interprêtent respectivement les personnages de David St. Hubbins, Nigel Tufnel et Derek Smalls, les trois membres actifs du groupe. Sur bien des aspects, la façon de filmer les séquences de concerts par exemple, Spinal Tap rappelle les grands documentaires classiques sur l’histoire du rock’n’roll ou de ses grands évènements, comme par exemple le film culte du genre, Woodstock (1970, Michael Wadleigh), mais sur le ton de la parodie donc.

★★★

Afin d’en comprendre les thématiques et d’interroger la place qu’il entretient au sein du cinéma dit du documenteur, nous conviendrons d’étudier plusieurs aspects de la structure de Spinal Tap : dans un premier temps, nous traiterons de la place qu’occupe la réalité dans cette œuvre et la véracité de son aspect documentaire, puis dans un second temps, nous traiterons, à contrario, de la place qu’occupe, plus que le pastische, la parodie et l’exacerbation de ce réel grâce à la fiction, puis nous terminerons par l’analyse de deux séquences du film afin d’illustrer au mieux notre propos – ces deux extraits présenteront successivement la « mort » puis la « résurrection » du groupe Spinal Tap et la façon dont Rob Reiner a mis en scène ces séquences.

1. LA PLACE DE LA RÉALITÉ AU SEIN DE LA FICTION

1.1. Les problèmes et les excès des groupes de rock

En passant par les distorsions sonores des cordes de guitare et les cris des chanteurs, Spinal Tap s’inspire majoritairement du hard-rock et du rock progressif. « Je parodie le hard-rock et tous ses excès et je m’en moque. » dit Rob Reiner : ce documenteur présente ainsi les problèmes que vivent les grands groupes de rock contemporains, à savoir, les égos surdimensionnés, la jalousie, la prise de drogues, la rivalité interne et externe au groupe, ou encore la presse à scandale ; tout ceci en prenant la peine d’être le plus réaliste possible. En effet, sans être totalement manichéens, nous pouvons affirmer que les problèmes de rivalité dans les groupes de rock sont monnaie courante. On peut par exemple citer quelques séparations marquantes de l’histoire du genre musical comme Les Beatles en 1970, Oasis en 2009, Les Rolling Stones en 2013, ou encore en France, Téléphone durant les années 1980, chacun de ces groupes s’étant essentiellement séparés à cause des égos respectifs des différents membres, de la lassitude du fait de côtoyer les mêmes personnes vingt-quatre heures sur vingt-quatre durant les tournées, bref, tout cela compliquant les rapports humains. Pour leur part, les conflits externes sont dûs à la rivalité de ce milieu fermé et concurrentiel, mais également à cause de la jalousie des uns vis-à-vis des autres, en raison du fait de toujours vouloir se dépasser, créer de nouvelles sonorités avant qu’un autre artiste ne le fasse (etc). (Pour ce qui est de la drogue, en revanche, un sujet pourtant très fréquent dans les groupes de rock classiques, ce n’est pas un élément mis-en-avant par le film, mis à part quelques mentions – cela est bien évidemment dû à son ton décalé et peu sérieux.)

1.2. Le rockumentaire, genre en soi ?

Le film est un (faux) documentaire sur le rock’n’roll (qu’on qualifiera de rockumenteur). Toutefois, ce n’est pas parce qu’il s’agit d’une fiction que Spinal Tap ne pastische pas au maximum l’aspect totalement formel d’un documentaire classique. En effet, la camera, étant très libre et vagabonde, suit les musiciens dans leur grande tournée américaine, s’immissant au plus proche du quotidien de nos personnages, comme pourrait le faire le cinéaste d’un vrai documentaire. L’enchaînement des séquences reste ainsi très classique, nous dévoilant l’ambiance des répétitions, des séances d’enregistrements, mais nous présentant également des plans de techniciens au travail, bref, des vrais-faux moments volés, dont l’aspect pris sur le vif semble accorder au film un côté réaliste. À d’autres moments, nous pouvons également y voir un cocktail où se mêle le groupe, ainsi leur maison de production et encore quelques artistes ou un chauffeur qui conduit les musiciens dans une limousine ou encore des témoignages de fans… Bref, Spinal Tap n’est pas avare en éléments du quotidien auxquels les groupes de rock sont habitués. Il y a notamment tout une séquence où le groupe effectue un trajet dans leur bus, que vivent très souvent les musiciens en tournée. On peut donc affirmer qu’aucun aspect réaliste de la vie des artistes n’est oublié. L’exigence du groupe, en passant par la nourriture que les membres consomment, la façon dont ils idolâtrent leurs guitares respectives, ou encore la suite d’hôtel, les tenus vestimentaires, jusqu’à la copine d’un musicien qui sème la zizanie à l’intérieur du groupe… Tout est présent. Il y a également le marketing, qui est un élément central du film, notamment avec le personnage manageur qui suit les Spinal Tap tout au long de leur tournée, et qui essaye tant bien que mal, de sortir leur nouvel album – mais aussi les appels à différents artistes pour structurer leur tournée.

1.3. Les inspirations directes de Spinal Tap

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Logo de Spinal Tap

Nous avons pu constater donc que Spinal Tap regorgeait d’éléments tirés du quotidien réel des groupes de rock… Mais auxquels groupes ou artistes peut-on donc raccrocher plus directement Spinal Tap ? Qui sont les pères spirituels de ce faux groupe ? Et bien, les problèmes causées par la subversion de leur pochette d’album par exemple, est une complication à laquelle de nombreux artistes sont régulièrement confrontés, parmi lesquels on peut citer notamment David Bowie pour son album Diamond Dogs, sorti en 1974 ou encore Jimi Hendrix avec son album Electric Ladyland, sorti en 1968. Pour ce qui est du nom du groupe, Spinal Tap signifie « ponction lombaire », cela étant une parodie de nombreux groupes à consonance industrielle ou médicale comme Pantera ou Led Zeppelin, et pour la typographie, elle est inspiré du groupe AC/DC. Quant au « n » de la typographie originale, le tréma de Spinal Tap s’inspire des groupes comme Motörhead ou encore Mötley Crüe. La folie du groupe, quant à elle, puise son inspiration dans l’histoire toute entière du rock. Lors d’un solo, le personnage de Nigel s’empare d’un violon pour ainsi créer de nouveaux sons sur sa guitare, cela étant inspiré de plusieurs groupes ayant comme habitude de jouer avec un autre instrument sur leur guitare, comme par exemple Black Sabbath. A un autre moment, de rage, Nigel casse sa guitare sur le sol, comme l’a fait de nombreuses fois Peter Townsend du groupe mythique The Who. L’attitude du groupe est également très réaliste. Que ce soit au niveau de leur look (cheveux longs et tenues provocantes) ou de leur comportement sur scène (torse nu, danse loufoque, énergie débordante), on peut penser à Motörhead ou Queen. Leur show, leur musique, leur attitude, est tellement travaillée, et donc tellement réaliste, que les fans du film ont ainsi réclamé que ce faux groupe Spinal Tap se produise pour de vrai. Le groupe a donc eu l’occasion de faire un concert au Wembley Stadium (au Nord-Est de Londres, en Angleterre) en hommage à Freddy Mercury. Quant à Break Like The Wine, leur seul album véritable, il sortira en 1992 sous la pression insistante de la demande des fans du film.

2. LA PLACE DE LA FICTION AU SEIN DE CETTE RÉALITÉ

Rob Reiner a fait un film entre le documentaire et la fiction qui se veut ironique. Il réalise une œuvre satirique sur fond de réel – il s’agit d’un film binaire : il fait coexister la réalité et son detournement sur un même plan. Car le premier instrument de la fiction dans Spinal Tap, et qui est l’élément principal caractéristique de son style, est l’humour. En effet, le film est avant tout une parodie des documentaires sur le rock.

De fait, les personnages principaux, membres du groupe, sont tous vus de façon plus dérisoire les uns que les autres (même si les acteurs jouent néanmoins d’une manière naturelle et sérieuse). On y trouve tous les codes qui caractérisent le rock de manière générale, présentés de façon exacerbés : les looks atypiques, les accessoires, les égos (etc). Mais la dérision n’est pas instrumentalisée afin de faire de Spinal Tap une forme satirique du documentaire ; il s’agit plus prosaiquement d’un choix crucial qui permet de casser tous les codes liés à ce style de musique. Ces codes sont détournés du début à la fin. On suit un groupe de rock médiocre qui va essayer d’être le meilleur et qui pense être le meilleur. Les différents membres du groupe sont arrogants et jouent de leurs statuts de stars afin de se sentir supérieurs aux autres (tout ce qu’ils font, ils le font au sérieux). Le réalisateur prône cet aspect dans le but de nous faire rire de tous ces codes – sans forcément y admettre de coté sincèrement péjoratif. C’est d’ailleurs toute la subtilité du film : il n’est pas là pour nous faire détester le rock, il nous force juste à rire des détournements des codes et principes du genre. Tous ces codes sont exagérés par le réalisateur, déformant et détournant de façon visuelle chacun de ces éléments pour les rendre inattendus et plus drôles que possible.

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« Je suis très influencé par Mozart et par Bach, je me situe entre les deux… Une sorte de Mach. »

Rob Reiner, qui incarne lui-même le journaliste-reporter du film, nous montre le plus directement possible de ce qu’est le monde du Rock, que ce soit sur scène, ou, en dehors, dans leur vie quotidienne. Il nous immerge dans la peau de grandes stars de la musique, qui usent de leur réputation et notoriété pour profiter de la vie. Avec sa caméra à l’épaule, il alterne entre des séquences humoristiques avec des séquences au carractère plus sérieux, qui illustrent un point de vue du groupe sur un aspect du rock. La dérision passe par le comique de situation : comme par exemple, la séquence où le groupe est en dessous de la scène et cherche désespérément un accès pour y monter (nous l’analyserons plus bas). Autre exemple, le fait qu’un musicien reste bloqué dans une bulle sur scène et ne pouvant donc pas accompagner musicalement ses partenaires est une scène humoristique (sans message vulgairement critique à propos du statut du rockeur en général) : Rob Reiner est un fan de rock, et ne fait pas une satire classique qui se voudrait dénonciatrice ou moqueuse. Ici le réalisateur s’amuse en mêlant le sérieux et l’ironie, comme il mêle la fiction avec la réalité. Il parle d’un sujet sérieux et culturellement important de façon décomplexée. La figure du rockeur est désacralisée et décrédibilisée au maximum, et de façon crédible : il n’y a pas d’élément irrationnel qui viendrait ternir ce côté réaliste. Tout ce qui arrive au groupe et toutes les péripéties qui gravitent autour de lui et de ses membres pourraient (hypothétiquement) arriver dans la réalité.

Mais le comique se transmet aussi par les dialogues (et la stupidité des membres du groupes, notamment le personnage de Nigel) ainsi que par des running gags improbables comme la mort inévitable de chaque batteur qui passe dans le groupe. Ici, Rob Reiner se permet de rendre l’image du rock plus triviale et plus enfantine que ce qu’elle est dans l’imaginaire collectif, tout en gardant l’esprit hardcore et borderline du rock. Musicalement parlant d’ailleurs, le film propose une grande panoplie de chansons (interprétées par Spinal Tap) qui sont d’ailleurs du vrai rock : Big Bottom, Sex Farm, Flower people (etc). Une série de très belles musiques qui rendent le film cohérent et qui permet aux fans de rock d’apprécier le point de vue adopté par Rob Reiner.

3. ANALYSE DE SÉQUENCES

3.1. Première analyse : La Mort du groupe

Alors que le film suit les diverses aventures du groupe, les Spinal Tap se rendent à un concert à Cleveland et se perdent dans les couloirs. Dans les décombres sous la scène, ils n’arrivent pas à retrouver la sortie et tournent en rond continuellement.

Cette séquence débute à la 47ème minute du film.

On retrouve 7 plans dans cet extrait :

• Dans le premier plan, on nous montre une foule qui attend l’arrivée du groupe. La caméra fait un léger traveling, nous montrant que cette foule est impatiente et assez grande. Le réalisateur nous montre donc ici une foule de concert, tout ce qui a de plus banal pour un film sur le rock…

• Dans le second plan, on retrouve le groupe Spinal Tap dans sa loge. L’un des membres répond alors « Ils ont assez attendu. » et décide donc de partir sur scène. On nous montre ici également, un groupe de rock banal, qui se prépare à monter sur scène tout en prenant son temps, pour se faire désirer par son public (la question du désir est crutiale ici…).

• Le troisième plan présente une nouvelle fois la foule, effectuant un travelling rapide similaire au premier plan.

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I was made for lovin’ you baby ?…

• Dans le quatrième plan, le groupe part enfin sur scène, déterminé à faire un spectacle digne de ce nom. La caméra commence à suivre le groupe, se plaçant derrière lui. C’est alors que le groupe tombe sur la sortie. L’un d’eux s’exclame donc en rigolant « Ce n’est pas la sortie qu’on veut ! » : on comprend ici que le groupe ne pense pas être mort aux yeux du public ; pour chacun des membres, il reste encore de l’espoir. La caméra fait alors un gros plan sur le visage du guitariste, filmant son expression, assez mitigée, et, sentant un problème, il lève les yeux au ciel, entendant les cris de la foule. La caméra est ici assez libre et vagabonde, elle va jusqu’à filmer un gros plan des cheveux blonds du chanteur. Pour un faux documentaire, ici, le cinéaste fait en sorte de filmer l’improviste, nous plangeant dans l’idée que se soit possiblement un véritable documentaire.

• Dans le cinquième plan, la foule réapparait pendant quelques secondes. Mais on remarque, cette fois-ci, que le public est beaucoup plus agité et bruyant. Voir plus entassé les uns contre les autres, criant et sautant à tout va. À la différence des premiers plans du public, la caméra est ici fixe, et n’effectue pas de travelling. Ici, on considère que le groupe n’avance plus : l’espoir est parti. Spinal Tap est arrivé à son point mort, il ne peut plus avancer. Si le travelling précédent montrait leur détermination et que le groupe était prêt à monter sur la scène, alors lorsqu’ils commencent à se perdre, cela nous montre que le groupe n’arrivera jamais, et – narrativement et visuellement, mais surtout, métaphoriquement – n’avance plus, d’où un plan fixe sur leurs fans.

• Le sixième plan nous montre la continuité du groupe dans les sous-sol de la salle. Ils s’enfoncent de plus en plus dans les décombres. Tout en discutant, un membre proclame « Il faut qu’on y arrive, on y est déjà allé sur scène non ? ». Cette réplique est évidente, et montre bien que Spinal Tap, groupe de légende, est déchu, et finira possiblement oublié par tous. Leur dérive est très présente. « On y est déjà allé sur scène non ? » : on pourrait imaginer que cela fait quelques temps qu’ils n’ont pas joué, puisqu’ils ne se rappellent même plus comment rejoindre cette scène : les membres du groupe sont dépassés par les événements comme le groupe lui même est « dépassé » (au niveau de sa musique et de sa notoriété).

• Juste après cela, ils croisent un homme travaillant dans le sous-sol, qui leur indique le chemin pour rejoindre la scène. Le chemin qu’il indique paraît incompréhensible et très long. Cet homme peut symboliser deux choses ici. Premièrement, il peut représenter le fan qui veut les sauver. Le chanteur du groupe lui dit « Continuez, on vous suit. » comme si il écoutait la demande d’un fan, pour connaître le moyen de s’en sortir et de s’adapter au goût de son public. Par ailleurs, cet homme pourrait également symboliser Polymer, leur studio et directeur de campagne, qui voit le groupe comme « mort » : il les envoie donc à l’abattoir, et ne veut plus d’eux. Repartant confiants ils s’écrient tous « Let’s Go »… Puis ils se reperdent avant de retomber nez-à-nez avec le même homme qui leur dit alors « Vous avez dû vous tromper quelque part… » : on traduit ceci par le fait qu’ils se soient trompés à un moment dans leur carrière, qu’ils ont pris un mauvais virage. Le fait qu’ils se perdent symbolise la fin imminente du groupe dans le cœur du public. Ils se perdent eux-même, en tant qu’individus et membres du groupe, ils ne savent plus comment s’en sortir. Ils s’accrochent tant bien que mal mais se rendent compte que cela ne mène nul part.

Cette scène retrace une réalité, inspirée d’évènements arrivés à d’autres groupes auparavant. En tant que faux documentaire, et pour rendre la chose le plus réel possible, le réalisateur a donc, à plusieurs reprises, repris des histoires d’autres groupes de rock afin de créer des situations dramatiques lourdes de sens (même si elles sont tout d’abord introduites sous le prisme de la parodie). Le fait de se perdre dans un dédale de couloirs, en tournant en rond, s’inspire par exemple de Bob Dylan, qui fut perdu dans les coulisses après un concert, et également de Tom Petty et son groupe, Tom Petty & The Heartbreakers, qui se perdirent également après un concert, atterrissant dans un cours de tennis intérieur se trouvant à proximité de leurs loges (!).

3.2. Deuxième analyse : La Résurrection du groupe

Après avoir analysé la façon dont la mort du groupe était annoncée à travers une scène à la situation comique, nous allons voir de quelle façon la résurrection du groupe est également montrée. A la fin de Spinal Tap, on retrouve le groupe, mais sans le guitariste, Nigel, élément prioritaire du groupe qui est parti quelques temps auparavant. Dans cette séquence, le groupe se prépare à un énième concert de seconde zone, quand Nigel refait son apparition dans les loges.

La scène démarre à 1h12 de film.

On remarque, à première vue, que toute la séquence est ici montée en champ-contre-champ, ce qui donne une part plus fictive au film, nagivant entre les plans de Nigel et du reste du groupe. Au début de la scène, nous retrouvons donc comme à son habitude le groupe se préparant sans problème apparent. La séquence commence par deux dialogues qui laissent envisager un retour imminent du groupe. « Ça va aller, tu verras. » ainsi que « Ils nous regretteront ! » : cela nous laisse donc supposer qu’un certain événement permettrait au groupe de resurgir du placard. Quand le groupe s’apprête à partir, un champ-contre-champ démarre : le bassiste tourne le regard et la caméra change de plan, nous montrant Nigel à la porte de la pièce. L’aspect pris sur le vif de Spinal Tap est clair puisque la caméra tente de se frayer un chemin entre les guitares et les jeunes femmes qui gâchent la vision de Nigel pour la caméra. Sa venue ne semble pas être appréciée de tous, particulièrement par leur nouvelle manager ainsi que par la petite amie de David, l chanteur du groupe. La caméra capture à cet instant la vision de déni qu’elle porte pour elle, en effectuant un gros plan sur son visage.

On remarque également quelque chose de percutant dans la façon de filmer cette scène : Nigel est toujours seul dans son plan. Il est isolé, alors que les membres du groupe sont montrés dans un plan, à plusieurs. Comme pour montrer la solidarité qui est restée, et les traîtres qui sont partis, et qui sont désormais exclus du groupe. Lorsque Nigel leur annonce que le groupe fais fureur au Japon, et qu’une tournée est à envisager, le groupe ne semble d’abord pas réceptif : à ce moment, c’est David qui se retrouve à son tour enfermé dans sa portion du cadre – d’abord entouré puis isolé progressivement grâce à un zoom de la caméra. L’égo surdimensionné du chanteur ne peut, à cet instant, accepter le fait que le groupe soit sauvé par quelque d’autre. « Nous ramener à la vie. » lui dit-il. La manageuse, ne supportant pas Nigel, coupe court à la conversation et les envoie sur scène. C’est alors que Nigel et David se retrouvent ensemble dans le cadre, Nigel lui souhaitant un bon concert : élément ironique de la scène, puisqu’ils feront alors leur meilleur concert depuis leur chute. Le fait qu’ils se retrouvent ensemble dans le cadre montre une sorte de demi-réconciliation entre les deux hommes, et cela permet au spectateur d’envisager le retour de Nigel dans le groupe.

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David & Nigel, le duo du groupe, sur scène

Le concert débute. On remarque immédiatement une foule peu nombreuse, et peu enthousiaste. Le champ-contre-champ est encore très présent, montrant à plusieurs reprise les regards entre David sur scène, et Nigel dans les coulisses, qui finalement se traduit dans la séquence suivante par un grand retour de Nigel sur scène. On entend tout de suite la foule s’écrier et se réveiller. Juste avant son arrivée sur scène, on remarque que Nigel est presque mal-à-l’aise. Le guitariste est filmée de façon réaliste : il chante les paroles discrètement, ne sachant pas où regarder, faisant des regards caméra, puis détournant vite les yeux pour regarder le groupe. Il n’est pas à sa place, et le sait ; il le fait comprendre juste par un simple regard. La séquence continue sur le concert, mais le transposant dans une salle au japon, avec une foule hystérique et les Spinal Tap faisant un show digne de leur début de carrière. Leur but, c’est-à-dire ne pas perdre toute leur carrière en un clic, a été atteint.

Dans Spinal Tap, on remarque un scénario très élaboré, et une mise en scène très précise. On remarque que la place des dialogues est importante, exprimant et signifiant des actes, un futur, ageançant subtilement des métaphores ou tout agissant comme un forshadowing (effet d’annonce) dans de nombreuses scènes (ces ironies dramatiques que le spectateur peut (ou non) ressentir est ce qui pourrait différencier un vrai documentaire d’un documenteur, puisque malgré toute l’écriture possible qu’effectue le cinéaste d’un documentaire, il est (ou du moins dans la plupart des cas) soumis à l’imprévisibilité et l’aléatoirité du réel). Dans cette scène de fin, où Nigel revient dans le groupe, le dialogue en dit beaucoup : « Ça va aller, tu verras. », « Tu es venu nous ramener à la vie. » (etc), puis des formes plus significatives, tel que « Fais un bon concert. – Oui, d’accord. », montrant une sorte de prémonitions, nous annonçant que ce concert sera leur grand retour. Pour signaler leur grand retour, le montage interragit beaucoup avec le dialogue. Ne serait-ce que par le champ-contre-champ qui oppose Nigel et le groupe de chaque côté, puis les réunissant.

Le dialogue dans cette fiction agit comme le commentaire scénarisé de tout documentaire plus réaliste. Et surtout, le montage nous transpose et fusionne leurs deux concerts, c’est-à-dire qu’ils prennent le début de leur concert où ils se reforment, puis nous envoient directement au Japon, dans la même scène. On comprend donc que Spinal Tap fait son grand retour. Un détail signifiant mais subtil est l’usage du batteur. Au début du film, lorsqu’ils sont en interview, ils déclarent que leurs batteurs sont maudits, mourant tous dans des conditions étranges, ce qui perpétue la légende du groupe over-the-top Spinal Tap. Lors de leur concert au Japon, on comprend tout d’un coup que le batteur fut remplacé. Cela nous fait comprendre que le mythe de leur batteur a perduré, et donc, que le groupe n’est pas encore mort, malgré tout ce qui lui est arrivé dans ce documentaire.

★★★

Véritable classique du genre, film culte qui a propulsé Rob Reiner au rang des cinéastes les plus populaires aux États-Unis, Spinal Tap est un hommage au rock et une leçon intéressante sur la façon de mettre en scène un documentaire, qui illustre d’autant plus parfaitement bien la nature de ce qu’est le documenteur. Il ne s’agit pas d’une satire sur le monde de la musique mais d’une ôde légère au rock’n’roll. Ainsi, Spinal Tap est devenu un élément de pop-culture référencé à de nombreuses reprises dans d’autres œuvres populaires (la série d’animation Les Simpsons l’a parodié par exemple). C’est une œuvre qui interroge le rapport au réel : dans le fond, tous les groupes de rock sont-ils ce que nous nous représentons ? Ou interprétons-nous faussement l’image qu’ils nous renvoient par le biais des écrans de télévisions (ou toute autre sorte d’écran dont le but est de magnifier ou au contraire de démoniser ces groupes) ? Rob Reiner semble en tout cas accorder du crédit aux excès du show-business tels qu’on peut se les imaginer. Toutefois, et même si cela se justifie par le ton décalé de la parodie, le cinéaste semble également ne pas prendre réellement au sérieux ces icônes, en en faisant, certes des personnages exentriques, mais également assez stupides. Tout au long de sa filmographie, il a cherché à mettre en scène une vision du monde non-manichéenne et enfantine, ce qui peut faire de lui le versan optimiste d’un cinéaste comme John Carpenter (les deux ayant adaptés Stephen King, la comparaison n’est pas anodinne). Les personnages de Spinal Tap ont tout d’enfants stars, réagissant de façon peu mature face aux responsabilités de leur statut, négligeant leur public, et se prenant pour meilleurs qu’ils ne le sont (etc). Depuis 1984, la structure des grands groupes de rock ayant formellement changé – et les goûts du public étant différents également, la concurrence entre le rock et le hip-hop ainsi que l’electro s’étant radicalement accrue – on peut se demander à quoi ressemblerait un Spinal Tap 2.

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