À propos de Kids – La réprésentation du monde par Larry Clark

Ceci est un court travail effectué pour mon cours de Filmer le Monde au trimestre dernier.


Dans les Cahiers du Cinéma n°583, Mia Hansen-Love écrit « Aujourd’hui, aux Etats-Unis, Larry Clark pourrait […] être l’emblême le plus sérieux, sinon le seul, d’une contre-culture, au sens où, à une société et à sa culture de masse, il oppose une sous-culture, négatif de la première dont elle est en même temps le produit. » : Larry Clark est le symbole et porte-parole d’une culture marginale à la vie austère, et cela se traduit magnifiquement bien à travers son premier long-métrage, Kids, réalisé en 1995, et que nous conviendrons d’en analyser la représentation du monde par le cinéaste, en traitant en premier lieu des éléments du récit ainsi que la façon dont ceux-ci ont été traités par Larry Clark afin d’en comprendre au mieux le propos.

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« Jesus Christ. What happened ? »

Synopsis : Kids raconte l’histoire d’une bande de jeunes des basses classes du New York des années 90 ; Telly (Léo Fitzpatrick), un adolescent antipathique, passe son temps à dépuceler des vierges et à les jeter le lendemain matin, et à traîner avec son ami Casper (Justin Pierce). Un jour, Jennie (Chloë Sevigny), une fille avec qui il a couché, découvre malheureusement avec effroi qu’il lui a transmis le virus du sida. Elle va donc partir à sa recherche, tandis que lui de son côté s’apprête à retransmettre le sida à une autre fille.

Kids met en scène les pulsions des personnages de façon expéditive (Telly prend la virginité d’un fille de 12 ans après seulement 3 minutes 40 de film) et visuelle, parsement son récit de nombreux éléments démonstratifs qui servent de témoignage de l’autodestruction de la jeunesse : l’obsession pour le sexe (présent dans tous les dialogues), et l’illustration de plusieurs séquences présentant l’achat, puis la consommation, puis les conséquences de la drogue, sont surexplicités dans le recit. Ce refus de la suggestion s’accompagne d’un refus d’exprimer de façon claire l’intériorité des personnages. En effet, comme dans la plupart de ses films, Larry Clark ne soumet pas son Kids à un besoin de l’explicatif, qu’il délaisse totalement au profit du narratif. Ainsi, aucune action n’est justifiée, car aucune action n’a le besoin d’être justifiée. En ce sens, Larry Clark se place en véritable héritier du cinéma moderne, en nous montrant des personnages banals, aux comportements triviaux et désinvoltes, et en les faisant évoluer dans un environnement urbain, quotidien. Ces pulsions sont le moteur de toute l’histoire de Kids. Et Larry Clark a bien choisi son sujet puisque rien n’est plus icônique et percutant que le sida afin de représenter les ravages d’une transmission organique née d’un manque de maîtrise des pulsions de la part des jeunes – dans un tout autre genre, il s’agit également du propos de Frissons (1975) de David Cronenberg, ce qui démontre bien que Kids se réaproprie les peurs que suscitaient les acquis sociaux et moraux de la génération précédente (la libération sexuelle dans les années 70), et les réactualise à l’aune des années 90.

Kids est une œuvre qui navigue constamment entre deux extrêmes : d’une part, l’intrigue (écrite par Harmony Korine, qui a notamment réalisé Spring Breakers en 2013) est constituée de façon à être une sorte d’extrapolation de la réalité, afin que le propos soit univoque, précis et limpide, tandis que d’autre part, la mise en scène jusqu’au-boutiste de Larry Clark fait ressentir au maximum la tangibilité des actions et l’importance de son propos – malgré la radicalité de son film. La caméra embarquée/épaule est constamment en mouvement, suit les personnages, et surtout chacun de leurs corps. L’emploi d’une longue focale au moment des déplacements des personnages en ville les isole du reste du monde et centre le spectateur sur l’essentiel de ce qui intéresse le réalisateur. En effet, Kids est très immersif, usant d’un style télévisuel et accessible, marqué par le documentaire, le clip et la photographie (duquel est né Larry Clark), auxquels les jeunes de la « génération MTV » peuvent facilement se raccrocher.

Il est concevable d’ailleurs d’opérer un lien empirique de paternité entre la réalisation de Kids et l’apparition de la téléréalité à la même période : car, ce qui manque, en définitive, à Kids, pour pouvoir prétendre présenter la réalité de façon clairement objective, est de filmer de réelles personnes… D’ailleurs, de nombreuses téléréalités/talks-shows/émissions de confessions sont scénarisés de façon à dramatiser leurs histoires (et ainsi les « cinématographiser ») sans vouloir pour autant détourner leurs propres codes pour que l’on puisse juger les personnes filmées. Ce qui fait de Kids une œuvre purement cinématographique donc (hormis la création de sa diégèse totalement fictionnelle, bien évidement – ici, je traite uniquement du sens de la mise-en-scène) est la présence d’une ironie dramatique (percutante) qui structure le récit de façon à lui donner un rythme saccadé et haletant : alors que nous venons d’apprendre que Jennie a contracté le sida à cause de Telly, ce dernier est sur le point d’ôter la virginité à une autre de ses proies. L’essentiel de l’action se concentre alors sur Jennie, dont on se demande si elle va stopper Telly avant qu’il ne recommette son forfait. Mais Larry Clark reste à distance, que son film constitue une bulle duquel ses personnages seraient enfermés et ne pourraient pas s’échapper : le film est ainsi traité de façon symbolique de la même façon dont les personnages subissent leurs propres vies. L’enchaînement des actions s’effectue sans temps de battement ni de moment de repos. Les changements de focalisation, en plus de maintenir le suspense et la tension du film, participer à montrer que Larry Clark dépeint le monde comme étant le théâtre d’une sorte de déchéance mélancholique car inéluctable. Grâce à ses divers artifices de mise-en-scène, il souligne son manque de jugement (que ce soit de de complaisance ou de mépris) vis-à-vis de ses personnages.

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Matez moi ce plan de sa reum en longue focale, ça c’est du cinoche !

Ainsi, lorsque Telly dit : « Baiser, c’est tout ce que j’ai. Si on me retire ça, je n’ai plus rien. », à la toute fin du film (et termine ainsi le commentaire qu’il avait amorcé au début du film en voix-off), Telly s’exprime comme s’il était destinné à être dans l’incapacité de racheter son comportement ou de se sauver de sa propre existence. Il a simplement cherché à sortir de l’inutilité de sa vie, en ayant un comportement qui a entraîné plusieurs autres personnes dans sa chute. La transmission de la mort par l’un des seuls objets de satisfaction de la jeunesse est ce qui interresse véritablement Larry Clark – ici, il s’agit du plaisir sexuel, mais on peut imaginer dans une mesure proche qu’un autre élément aurait pu être au cœur du récit de Kids, comme la prise de drogue et d’alcool à outrance (qui, bien que présente ici, est normalisée par le cinéaste afin d’étayer simplement son cadre), ou le deffoulement de cette jeunesse par la violence.

Le monde vu par Larry Clark n’est pas tant un lieu de chasse (bien que Telly puisse être assimilé à un prédateur) qu’un désert aride de sentiment, où le moindre épanouissement est vecteur de mort. Kids est une œuvre fataliste qui montre que l’extirpation de l’ennui de la jeunesse est un luxe qui se paie au prix fort, et le monde que Larry Clark a dépeint est un lieu propice à l’éffritement des valeurs de la jeunesse Américaine contemporaine, et où la contamination d’un mal (incarné à l’époque par le sida, mais qui trouvera toujours une nouvelle forme sous laquelle se manifester selon les périodes) s’effectue de façon volatile et chaotique : à la fin du film, Casper (le meilleur ami de Telly), viole Jennie pendant son sommeil. Ce monde est donc avant tout un monde tragique, où n’importe qui est en quelque sorte un « tueur en série malgré soi », qui ne laisse aucune place à la chance, et dont Larry Clark se sert pour illustrer une morale à laquelle on ne peut qu’adherer – et qui se developpera dans la suite de sa filmographie.

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