Analyse du jeu de Jeff Goldblum dans La Mouche et Jurassic Park

Ceci est un court travail effectué pour mon cours de Casting .


Dans La Mouche et Jurassic Park, Jeff Goldblum joue respectivement devant la caméra de David Cronenberg et Steven Spielberg, deux cinéastes reconnus qui officient dans des genres qui s’opposent diamétralement : le premier est ainsi qualifié comme étant le maître du « body horror » (genre quasi-expérimental, à la lisière du fantastique et de la science-fiction, dont il se permet de tirer des histoires qu’on peut lire sous un prisme de drame intimiste, et c’est du moins le cas de La Mouche) tandis qu’à contrario, le second est le maître du divertissement grand public moderne. Pour autant, son rôle est similaire dans les deux films, dans la mesure où il y campe 2 scientifiques se devant d’affronter les dégâts causés par des expériences de nature irréaliste et hors norme (d’un côté la création d’une machine à téléporter, et, de l’autre, la recréation de dinosaures disparus depuis des siècles).

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Ian Malcolm – Jurassic Parc (1996) de Steven Spielberg

D’un côté, La Mouche raconte l’histoire de Seth Brundle, un scientifique se métamorphosant en insecte après qu’il se soit téléporté grâce à une machine de sa création, avec par malheur la présence d’une mouche dans sa cabine lors de l’expérience. De l’autre, Jurassic Park raconte l’histoire d’une expédition d’individus coincés sur une île regorgeant de dinosaures hostiles, où se situe Ian Malcolm, un scientifique spécialisé dans l’analyse des comportements chaotiques qui régissent l’univers.

Sans nul doute qu’on peut attribuer un lien de parenté évident entre les deux films – ou du moins, du choix de l’acteur pour ces films -, puisque le personnage de Ian Malcolm dans Jurassic Park découle du personnage de Seth Brundle dans La Mouche, car c’est La Mouche qui a essuyé la reconnaissance de Jeff Goldblum en tant qu’acteur, et qui donc l’a imprimé dans la culture populaire comme étant le personnage du scientifique excentrique génial, rôle qu’il reprendra d’ailleurs encore en 1996 dans Independance Day de Roland Emmerich.

Mais, que ce soit dans la place qu’attribue le cinéaste au personnage au sein de son film, ou dans la façon de penser leurs caractères, les 2 rôles qu’incarne Jeff Goldblum ici s’opposent également sur de nombreux aspects. En effet, dans Jurassic Park, Ian Malcolm est un individu nonchalant et entrepreneur, tandis que dans La Mouche, Seth Brundle est plutôt réservé et sérieux. Par ailleurs, dans Jurassic Park, Ian Malcolm n’est qu’un des personnages secondaires de l’intrigue, alors que dans La Mouche, Seth Brundle est le personnage central du film. Nous allons analyser les différences de jeu et de composition des personnages par Jeff Goldblum au sein de ces deux films en comparant deux séquences extraites de ces derniers. Il est intéressant de noter au préalable que l’enjeu pour les personnages joués par Jeff Golblum dans ces deux scènes est sensiblement le même : obtenir l’attention d’une jeune femme. Et dans les deux cas, il s’agit d’un jeu pour le personnage, jeu qui n’a pas de conséquences dramatiques stricto sensu sur le déroulement de l’intrigue des deux films.

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Seth Brundle – La Mouche (1986) de David Cronenberg

Séquence extraite de La Mouche

Seth Brundle brise le bras d’un homme dans un bar afin de passer sa soirée avec une jeune femme convoitisée par ce dernier.

Dans La Mouche, toute la mise-en-scène de David Cronenberg s’effectue autour du corps de Jeff Goldblum. Tout le récit ne raconte que l’évolution de ce corps, de ses multiples et progressives transformations qui le font passer d’homme à mouche. Jeff Goldblum devait composer son jeu en sachant rendre son personnage crédible grâce notamment aux prothèses qui faisaient de lui un véritable « homme-mouche » à l’écran, ce qui ne fut pas un travail aisé. À cet instant du film, Seth Brundle a déjà ingéré la mouche dans son ADN, et le processus de mutation génétique commence à s’opérer : ainsi, on voit déjà apparaître des poils anormalement durs sur son dos, mais également des pustules se développer sur son visage. Le comportement du personnage est également déterminé par les instincts primaires de la mouche qui prennent le dessus sur sa raison d’homme de science. Afin de renforcer l’action de la scène, la lumière verdâtre employée par Cronenberg, en concomitance avec le travail sur le maquillage du visage de Jeff Goldblum lui donne un teint totalement inhumain au personnage. Dans cette séquence, Seth Brundle est peu souriant, le regard fixe et déterminé. Son expression faciale froide et inquiétante lorsqu’il fait un bras de fer avec son adversaire rappelle l’insecte qui s’apprête à dévorer sa proie. Il s’exprime de façon sérieuse et semble être absolument sûr de ce qu’il s’apprête à faire.

Séquence extraite de Jurassic Park

Ian Malcolm présente la théorie du chaos à Ellie Sattler (Laura Dern) afin de la séduire, avant qu’elle ne sorte de la voiture en marche (préférant suivre son partenaire).

Dans cet extrait, Ian Malcolm est souriant, entrepreneur et joueur vis-à-vis du Professeur Sattler. Il est à l’aise et semble mener la conversation tout en restant concentré sur les éléments prosaïques de son discours. Mais bien qu’il soit au centre de ce courte scène, Spielberg arrive à nous faire ressentir la non-pertinence du point de vue du personnage par rapport à celui interprêté par exemple par Sam Neill, et ce, au regard de 2 plans seulement : tout d’abord, il y a un champ dans lequel, sans rien dire, Alan Grant prend place au premier plan, puis ensuite, un contre-champ, qui n’est autre que le subjectif de ce dernier, qui vient appuyer l’importance de cette focalisation.

On peut observer que l’essence du personnage se définit également beaucoup par les gestes qu’il opère tout en s’exprimant. Il fait des mouvements plutôt fluides, peu sacadés, et qui semblent captiver Ellie Sattler. Ces gestes accompagnent son discours de la même façon que son regard, qui effectue de multiples allers-retours entre le sujet de son spectacle (Ellie Sattler, et donc son regard à elle) et les éléments qui le compose (ici, le jeu sur la goutte d’eau qui coule sur la main d’Ellie Sattler). De même, on peut remarquer qu’il use de beaucoup de micro-expressions faciales évoquant le second degré et la plaisanterie afin d’hypnotiser au mieux la jeune femme.

À la fin de la séquence, Ian Malcolm finit seul dans la voiture, s’exposant à lui-même le comique de la situation : il se parle à lui-même, se trouvant (ou trouvant plutôt la situation) ridicule. Outre l’aspect « gag » de la scène, cette chute offre de la profondeur au personnage en accentuant son côté sympathique, tout en témoignant de sa capacité à dé-dramatiser les situations sérieuses. Malgré sa fonction de scientifique, il s’agit en premier lieu d’un personnage amusant. C’est paradoxalement un trait que le personnage de Seth Brundle semble developper progressivement tout au long du film de Cronenberg également : faire des traits d’humour permet de faire resurgir l’homme de la mouche. Et c’est ce qui traduit bien, dans une certaine mesure, le personnage qui s’incarne globalement en Jeff Goldblum : il s’agit d’un type au caractère certes excentrique, mais qui regorge de qualités universelles (et qui le distinguent d’un animal, d’une mouche… ou d’un dinosaure !).

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