Ready Player One – Critique pour France Culture Cinéma des Etudiants 2019

J’ai l’honneur d’intégrer le Jury France Culture Cinéma des Etudiants.  Voici la critique que j’ai écrit en tant que candidat afin d’être sélectionné.


Synopsis : « En 2045, le monde est au bord du chaos. Les êtres humains se réfugient dans l’OASIS, univers virtuel mis au point par le brillant et excentrique James Halliday. Avant de disparaître, celui-ci a décidé de léguer son immense fortune à quiconque découvrira l’oeuf de Pâques numérique qu’il a pris soin de dissimuler dans l’OASIS. L’appât du gain provoque une compétition planétaire. »

Coloré et envoutant, mais imparfait, tel est le nouveau-né de Steven Spielberg. Tout est posé dès l’apparition du titre, à la lisière du kitch (: la première musique du film est Jump (1984) de Van Halen), Ready Player One baigne dans une ambiance typiquement 80’s qui peut plaire tout autant aux uns qu’elle peut rebuter les autres – c’est selon la sensibilité de chacun. Mais ce qui fait la force de son récit, c’est sans nul doute la mise-en-scène virtuose du réalisateur. Hitchcockien dans l’âme, il enclenche la mécanique de son long-métrage avec un McGuffin (le fameux easter egg) et expose (trop) bien l’univers virtuel qu’il nous donne à voir dans le premier acte. Et l’univers qui nous donne à voir est beau et tangible – quasiment palpable. Bien qu’il devrait être « acquis » de considérer qu’un film d’un budget aussi important que celui-là a des effets spéciaux irréprochables, ce n’est pourtant pas systématiquement le cas. Dans la bouillabaisse hollywoodienne estivale, nombreux sont les navets qui ne prennent même pas la peine de faire cet effort. Spielberg, lui, maîtrise le numérique de bout en bout (en témoigne sa (plus que passable) adaptation des histoires de Tintin). Dans Ready Player One, les rendus numériques sont à couper le souffle, les mouvements des caméra virtuelles sont particulièrement fluides, ce qui permet au spectateur d’être en immersion totale dans des plans séquences magnifiquement mis en scène. De même, la bande originale, composée par John Williams et Alan Silvestri porte le long-métrage. Elle ne fait pas qu’accompagner mais souligne le grandiose des séquences, tout en faisant des échos à la mélodie d’autres œuvres citées par Spielberg.

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Arthémis et Perceval

Les références parsemées et agencées tout au long du film le sont, dans l’ensemble, de manière intéressante – quoique parfois peu subtile. En revanche, il y a un véritable manque à gagner dans le choix de ces références (les cinéphiles sont unanimement ravis de voir tout une séquence appelant Shining (1980) de Stanley Kubrick (dans un film traitant de jeu vidéo et de culture pop, il faut avouer que ça a du punch), mais, personnellement, je trouve dommage qu’il ne fasse aucune mention à l’univers de Star Wars par exemple, car Universal n’en détient pas les droits d’usage – on regrette le manque d’audace des studios de s’associer avec Disney pour étonner le public comme pour Qui veut la peau de Roger Rabbit (1988) du confrère de Spielberg, Robert Zemeckis).

Certains voient dans cette surabondance de références une infantilisation du public et une façon de tirer sur la corde aussi peu novatrice que pertinente de la nostalgie collective, tandis que d’autres, à l’opposé, sont émerveillés de voir à nouveau incarnés à l’écran leurs personnages de fiction préférés. Pour ma part, je trouve bien plus créatif de construire une œuvre foisonnante de références que de réaliser l’énième suite d’une licence que l’on ronge jusqu’à l’os (choisissez votre exemple * tousse tousse * Alien), et, par ailleurs, je pense qu’il faut les prendre ni plus ni moins que pour ce qu’elles sont : des références. Elles servent un récit, un propos et un univers graphique. En s’appuyant sur celles-ci, Spielberg prône, avec Ready Player One, un message d’ouverture vis-à-vis de la communauté gamer, et plus largement vis-à-vis des fans d’univers virtuels. Si le message en lui-même est tantôt candide, tantôt convenu, le symbole n’en reste pas moins fort : Spielberg valide tout un pan de la culture sur laquelle il règne en maître – dans son domaine – depuis bientôt 40 ans. Car Spielberg est (excusez l’usage du terme galvaudé) le premier « geek » d’Hollywood.

Pour autant, cette morale n’en est pas moins ambivalente ; et si on ne peut qu’adhérer au message d’ouverture (sans pour autant être touché par la manière dont Spielberg le prône à travers ses personnages), on peut trouver son revers conservateur un peu moins acceptable. En effet, dès lors qu’il en a le contrôle, après avoir obtenu la récompense pour avoir remporté le tournoi des trois sorciers résolu les énigmes et vaincu l’antagoniste, Perzival prive égoïstement l’accès à l’OASIS par la population, deux jours par semaine, très prosaïquement parce qu’il a trouvé l’amour (et qu’il est devenu riche) et qu’il n’a, par conséquent, plus autant besoin du refuge vidéoludique. Et voilà donc ce que vient principalement casser la rigueur filmique de Spielberg : Bien qu’ils correspondent à des archétypes (familiers des joueurs de jeu vidéo notamment), les personnages manquent tous de développement. De développement individuel et collectif. L’histoire d’amour entre Perzival et Arth3mis, par exemple, est peu crédible car elle paraît extrêmement « rushée » (coupée au montage). De même certains enjeux ne sont pas suffisamment exploités (la mort de certains personnages est traitée de manière inconsistante). L’univers du film est également terni par quelques incohérences en son fonctionnement (voyage dans le temps avec le « cube de Zemeckis » mais pas avec la Delorean de Retour vers le futur (1985) ? / arrivée des forces de l’ordre après le climax).

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King Kong vs. RVLF, une séquence bien réalisée mais incohérente

Je n’émets pas de réserve sur le cliché de la vilaine corporation qui veut assoir sa position dominante sur un marché sans chercher à comprendre les besoins de sa clientèle, car tout exemple hors de la diégèse du film ne fait que lui accorder du crédit. En effet, lorsque l’on constate Google s’est pris une amende de plusieurs milliards de dollars l’an passé à cause de son contrôle abusif de la publicité sur Internet (ce qui est le dessein des antagonistes de notre film), que Disney Company, déjà propriétaire de Marvel et de (au grand désarroi de toute une communauté de fans) Lucasfilms, vient de racheter la 20th Century Fox, et que Netflix place Easy Rider (1969) de Dennis Hopper dans sa catégorie « films classiques » (contresens qui n’est pas grave en soi mais qui soulève bien des questions…), on est en droit de se dire que la réalité rattrape malheureusement trop souvent la fiction.

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Certaines faiblesses scénaristiques empêchent donc Ready Player One d’entrer au panthéon des meilleures œuvres de tonton Steven – aux côtés des Dents de la Mer (1975) et du premier Jurassic Park (1996) pour n’en citer que deux. Mais si le réalisateur respecte un peu trop scrupuleusement le cahier des charges du clan Campbell (héros-quête- mentor-antagoniste-love-interest-etc) et tombe malheureusement dans quelques écueils, c’est que son intérêt n’est pas de renouveler le genre mais bel et bien de dépeindre avec justesse l’époque qui l’a fait naître et l’a propulsé au rang de grand manitou de la pop culture cinématographique, et de lui rendre hommage, et il n’en reste pas moins que, passé ces écarts, le rythme prenant du récit nous rattrape.

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