David Cronenberg, le “maître de la nouvelle chair”.

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David Cronenberg

Il y a de cela quelques mois, j’écrivais un article sur le réalisateur Canadien où je mentionnais clairement que je finirais bien par écrire une suite. Aujourd’hui, je vous transmets ma vision nouvelle de l’univers de David Cronenberg, je ne vous engage pas à relire le précédent article, bien trop incomplet désormais. Je le supprimerai dès que cet article-ci sera terminé (il sera donc sujet à quelques ajouts).

Avec le fameux Maps to the Stars cette année passée, David Cronenberg revient en force dans le cœur des cinéphiles et la compétition de ce film au festival de Cannes a rallumé la flamme des médias fanatiques du cinéaste; je me suis donc replongé en profondeur dans ce qui caractérise son cinéma. Car, qu’est-ce qu’un bon Cronenberg ? Et bien c’est un film viscéral, singulier, provocateur, sexuel, parfois malsain, parfois littéraire, mais toujours unique et répulsif.

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Frissons (Shivers, 1975)

David Cronenberg est un réalisateur reconnu pour être le spécialiste du body horror, un sous-genre du cinéma d’horreur concentré sur la manipulation du corps (humain ou non), ce qui fait de lui un cinéaste de genre à part entière. À ce titre, on peut affirmer avec justesse que son cinéma est avant tout “organique”, bien qu’il se soit réorienté vers un cinéma plus psychologique après 2000. Bien souvent qualifié de réalisateur de séries B devenues cultes, sa personnalité fait de sa filmographie une œuvre peu accessible au grand public; en effet, quelques uns de ses films en auront traumatisé plus d’un (Avec La Mouche et Vidéodome, très largement en tête de liste). Sa fascination pour la manipulation des corps peut être expliqué par son athéisme, qu’il a défini comme étant une acceptation du réel (idée que je partage). La mortalité de l’homme, incarnée chez Cronenberg par la fragilité du corps, est la nature même de son existence : en outre, il s’oppose à la représentation trop spirituelle de l’humanité sans pour autant en réduire l’importance de sa conscience.

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« Death to videodrome ! Long live the new flesh ! » – Vidéodrome (1983)

Jeune, il est fasciné par les écrits d’auteurs comme Vladimir Nabokov mais aussi de livres de biologie. Il veut tout d’abord devenir écrivain et devient un temps étudiant en lettre avant d’être influencé par le cinéma expérimental new-yorkais et la culture cinématographique underground de Toronto qui le poussent à vouloir devenir cinéaste.

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Crimes of the Future (1970)

Se voyant donc devenir écrivain, il a réalise ses deux premiers films, Stereo et Crimes of the Future, sans réelle expérience de réalisation et dont la portée iconoclaste rend la lecture inaccessible et la critique impossible. On y retrouve des thèmes important de la filmographie du nouvel auteur : la transmission du mal sur toutes ses formes, physique et psychiatrique, mais de manière plus globale, humain. Ces films, que beaucoup considèrent, probablement (un peu) à raison, comme du branlage intellectuel sont finalement intéressants, car derrière ce diptyque difficilement percevable se cachent énormément de questions (soulevées par la narration) et de créations (soulevées par l’image) qui jalonnent son œuvre tel – comme je le décrirai plus bas – le sexe cronenbergien (sans sa représentation aussi organique que dans la suite de ses films).

S’en suivent les véritables tremplins de la carrière du cinéaste, Frissons et Rage, deux films d’exploitation ayant pour sujet la contamination du monde par des maladies, sexuellement transmissible pour Frissons, proche de la rage pour Rage (logique). Ces deux films, au delà d’être les véritables premiers longs métrages de la carrière du réalisateur, plus que les deux précédents, se caractérisent par des thèmes qui vont amener de manière cohérente, à la suite de sa filmographie : un auteur est né. Il réalise ensuite Fast Company, un film tombé dans l’oubli sur le milieu des courses de dragsters. Il acquiert à son statut de cinéaste obsédé par le gore avec Chromosome 3, film inspiré par un drame famillial impliquant son fils et son ex-femme. Il obtient son premier succès commercial avec Scanners et est désormais considéré comme un auteur de génie grâce à Vidéodrome, film qui prédit la dépendance des écrans et des nouvelles technologies, la démocratisation d’internet et dénonce la violence de la pornographie. Il enchaîne avec Dead Zone, l’adaptation du roman éponyme de Stephen King, puis avec La Mouche, remake de La Mouche Noire (1958) de Kurt Neumann, qui lui offre la consécration internationale et fait de lui un cinéaste culte. Il réalise ensuite Faux-semblants, film sur la complémentarité de deux frères jumeaux interprétés par Jeremy Irons. Il adapte ensuite le roman éponyme réputé inadaptable de William S. Burroughs, Le Festin Nu.

À travers la forme, Cronenberg se pose un véritable question de fond : qu’est-ce qui définit un homme ? Dans Frissons et Rage, l’homme n’est-t-il qu’un parasite (ou un porteur de parasite) qui doit se développer et contaminer la population ? Dans Chromosome 3, l’homme, ou plutôt la femme, n’est-elle qu’une reproductrice ? Dans Scanners, l’homme n’est-il présent que pour évoluer, devenir une race supérieure ? Dans Faux-semblants, l’homme est-il un tout ou n’est-il qu’une partie d’une dualité ? Mieux : dans La Mouche, l’homme est-il une carcasse vide ? Peut-il rester un homme, tout en étant une mouche ? Question sous-jacente : doit-il évoluer ?

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Scanners (1981)

Car, toute la sève du cinéma du canadien se concentre sur cette évolution de l’âme et surtout du corps de l’homme. L’homme “désire évoluer” selon Cronenberg. Au delà de Frissons et de Rage, qui font de l’homme un vecteur de transmission de maladie (sexuelle pour Frissons), et donc de l’humanité une entité maladive (hommes comparables à des morts-vivants), on peut voir dans Chromosome 3 (les enfants mutants nés de la mère) une sorte de nouvelle race humaine… L’homme a pour désir d’évoluer de toutes les façons possibles, et de façon technologique si faire se peut : c’est le lecteur de cassette dans le ventre de Max Renn (James Woods) dans Vidéodrome, le pistolet dans sa main, et le bioport de Ted Pikul (Jude Law) dans eXistenZ. L’évolution de l’homme passe donc par l’évolution du corps, et donc par ces nouveaux organes technologiques. C’est dans Scanners que le thème est le plus présent : les scanners, hommes dotés de pouvoirs psychokinésiques nés de manipulations médicamenteuses, veulent (du moins Michael Ironside) conquérir le monde et devenir la race suprême (si vous y voyez une allégorie de la doctrine hitlérienne vous avez visé juste : c’est un thème revendiqué par le cinéaste dans plusieurs de ses films, principalement celui-ci). Dans La Mouche, Seth Brundle (brillamment interprété par Jeff Goldblum), peu après la téléportation et peu avant la mutation, s’interroge sur l’effet “purificateur” de son expérience, devenant ainsi autre chose qu’un homme (Bientôt le brundle-mouche). C’est le “grand plongeon au fond du bain de plasma”. Les deux films m’amènent à un thème aussi important dans la filmographie du cinéaste : l’expérience scientifique et les effets qui en découlent.

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Rage (Rabid, 1977)

L’expérience scientifique ou plus globalement, l’accident (scientifique ou non). Dans Rage, l’accident de la route mène à l’hôpital et l’expérience scientifique mène à une épidémie, celle d’une maladie proche de la rage. Dans Chromosome 3, l’expérience scientifique (?) transforme une femme en mère procréatrice de monstres humains enfants tandis que dans Scanners, la prise de médicaments crée une nouvelle race. Dans Videodrome, l’accident, celui de trouver un programme parasite pornographique et ultra-violent, amène le protagoniste dans le tourment, tout comme dans La Mouche, où l’expérience scientifique accidentelle transforme un homme en mouche, cet homme a peur de contaminer la population. Dans Dead Zone, l’accident mène Johnny Smith (Christopher Walken) à développer des pouvoirs psychiques. Au final, comme tous les personnages tourmentés des films de Cronenberg (particulièrement dans la trilogie Dead Zone / La Mouche / Faux-semblants), il prend la décision de se servir de son malheur pour sauver la population. Dans Le Festin Nu, c’est le meurtre accidentel de la femme de William Lee (Peter Weller) qui le pousse à s’exiler. Bref, l’accident et la manipulation scientifique chez Cronenberg, c’est tout un art !

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Crash (1996)

L’accident hasardeux amène toujours à une scène de sexe. Et voilà le plus intéressant parmi les récurrences du cinéaste : ce que j’appelle le sexe cronenbergien. Chez le canadien, le sexe est un rapport physique, généralement violent. C’est une manière universelle de se transmettre des maladies dans Frissons ou même de façon plus singulière dans eXistenZ, où le bioport infecté de Ted Pikul rend malade le pod d‘Allegra Geller (Jennifer Jason Leigh). Selon Cronenberg, l’humanité est arrivé à un point où le sexe n’est plus nécessaire pour procréer, il devient donc un amusement, un désir amenant à des fantasmes de plus en plus violent, idée qui transparait véritablement dans Vidéodrome. Ce n’est plus un rapport entre humains, c’est un rapport entre deux êtres, hommes, technologies : une télévision dans Vidéodrome, une machine à écrire dans Le Festin Nu… Dans La Mouche, le sexe est un rapport animal. La mutation de Seth Brundle le rend infatigable et insatiable, et donc inhumain. Le sexe peut aussi être un rapport social, marital plus qu’amoureux dans A History of Violence, habituel et conventionnel dans Cosmopolis ou même impulsif et irrespectueux dans Maps To The Stars. Le sexe cronenbergien atteint son apogée dans Crash, qu’on peut aisément comparer à un porno répulsifpeu excitant” (mais tellement jouissif).

Tous ses thèmes, globalement, se retrouvent dans la « trilogie cronenbergienne » qui m’a personnellement fait découvert et aimé le cinéaste : Dead Zone, La Mouche et Faux-semblants. Trois films corporels, violents autant physiquement que psychologiquement, je vous recommande ces films plus que tous les autres, du moins pour se « lancer » de façon assez significative dans la filmographie ardue de l’auteur.


DE PLUS…

David Cronenberg a un certain “sens de la famille” qui découle de son expérience de jeune cinéaste. À l’exception de The Dead Zone, la musique de chacun de ses film a été composé par le talentueux Howard Shore depuis Chromosome 3, et il a collaboré régulièrement avec l’acteur Robert Silverman, le directeur artistique Carol Spier, le monteur son Bryan Jour, le monteur Ronald Sanders, et les directeurs de la photographie Mark Irwin et Peter Suschitzky. Il explique que c’est en 1975, sur le plateau de Frissons, qu’il a découvert les métiers de cadreur, chef opérateur (etc) et que, ne sachant pas en quoi tout consistait, il faisait semblant de comprendre. C’est pour cela qu’il s’impose des équipes légères de collaborateurs habitués pour conserver le côté underground et artisanal qu’il revendique. C’est probablement pour les mêmes raisons que, exceptés Les promesses de l’ombre et en partie Maps To The Stars, tous ses films ont été tournés au Canada, à Toronto en particulier.

Il est à noter qu’il a fait travailler sa sœur costumière Denise Cronenberg et sa femme assistante de production Carolyn Zeifman sur une partie de sa filmographie, pas étonnant alors que son fils Brandon Cronenberg devienne lui aussi cinéaste : chez les Cronenberg, le cinéma est une affaire de famille. D’ailleurs, la fille de Denise Cronenberg, Aaron Woodley, est elle aussi cinéaste !

Son intérêt pour la littérature ne s’est pas démenti le long de sa carrière, puisque la plupart de ses films sont des réadaptations (The Dead Zone : Jeffrey Boam, d’après le roman éponyme de Stephen King; La Mouche : DC et Charles Edward Pogue, d’après la nouvelle homonyme de George Langelaan; Faux-semblants : DC et Norman Snider, d’après le roman Twins, de Bari Wood et Jack Geasland; Le Festin nu : DC d’après le roman éponyme de William S. Burroughs; Spider : Patrick Mc Grath, d’après son roman éponyme; A History of Violence : Josh Olson d’après le roman éponyme de John Wagner et Vince Locke; Cosmopolis : DC, d’après le roman éponyme de Don DeLillo; A Dangerous Method : Christopher Hampton, d’après sa propre pièce, elle-même adapté du roman A Most Dangerous Method de John Kerr), ou alors s’inspirent d’auteurs divers (Franz Kafka est cité pour La Mouche; Philip K. Dick est cité pour eXitenZ).

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La Mouche (1986), meilleur film du cinéaste.


Filmographie du cinéaste

Stereo (1969)
Crimes of the Future (1970)
Frissons (1975)
Rage (1977)
Fast Company (1979)
Chromosome 3 (1979)
Scanners (1981)
Vidéodrome (1983)
Dead Zone (1983)
La Mouche (1986)
Faux-semblants (1988)
Le Festin nu (1991)
M. Butterfly (1993)
Crash (1996)
eXistenZ (1999)
Spider (2002)
A History of Violence (2005)
Les Promesses de l’ombre (2007)
A Dangerous Method (2011)
Cosmopolis (2012)
Maps to the Stars (2014)