Cloverfield, du génie au fiasco : critique du film original.

À l’occasion de la sortie de 10 Cloverfield Lane (Dan Trachtenberg), suite indirecte du film Cloverfield (2008, Matt Reeves), je me suis dit qu’il serait intéressant d’effectuer un petit retour en arrière afin de vous soumettre ma critique à propos de ce dernier. En effet, il s’agit d’un film dont j’ai longtemps eu envie de parler et dont j’ai dû attendre plusieurs visionages avant que mon avis ne soit complet. Je vais donc être assez concis : je trouve qu’à bien des égards, Cloverfield est décevant, mais que, pour certaines raisons spécifiques que je vais évoquer aujourd’hui, il est à mettre au rang des « tentatives maladroites » de faire du bon cinéma, et que, de fait, j’ai un peu d’estime pour lui. Mais pas trop non plus. Juste assez pour que mon article vaille le coup d’être écrit !

>>> Mon avis à propos du film Comment c’est loin <<<

Synopsis : Alors qu’une soirée se déroule dans un appartement à New-York pour fêter le départ au Japon de l’un des jeunes invités, la ville est envahi par une immense créature qui provoque la mort de milliers de personnes. Un groupe apeuré de gens de la fête se forme afin de survivre dans cet enfer tandis que pour faire face à l’apocalypse provoquée par ce qui semble être des extraterrestres, l’armée américaine déploie des forces militaires de plus en plus puissantes…

image

La créature fut intitulée « Clover » par l’équipe de tournage, d’où le nom du film.

Cloverfield est donc un film d’horreur qui joue la carte du Found Footage (film en caméra embarquée) pour en mettre plein la vue au spectateur. La créature, en plus de se battre contre la statue de la liberté – et donc, symboliquement, la liberté – est accompagnée d’une bande de monstres plus petits et plus féroces, afin de ne laisser aucune chance de survie à nos personnages : le pitch est d’une simplicité efficace et attrayante… Pourtant ce potentiel chef-d’œuvre tombe dans des travers horripilants et tellement dommageables qu’il en devient difficilement comestible !

Une ironie dramatique maladroite ?

Si mon synopsis ne donne pas de caractère particulièrement expressif aux personnages du film, c’est qu’il s’en prive également (sans extrapoler grandement). Là est la principale faiblesse de Cloverfield. Ce n’est pas parce qu’à priori, le spectateur sait, dès les premières minutes du film, que la majorité des personnages sont voués à une mort certaine, que l’on peut se permettre de les développer en les rendant aussi abscons et négligeables. Voire idiots ! Difficile alors de s’y attacher, ce qui est, d’après moi, la base même du genre. On nous laisse quasiment savourer avec délectation chacune des morts de notre panoplie de héros, tant leurs choix sont absurdes (traverser la ville en passant par les lignes de métro, à pied et dans le noir) et leurs comportements énervants, à la façon d’un Destination Finale (2000, James Wong) aux enjeux plus sérieux. Sauf que, si dans ce dernier, la mort des personnages était le but central de l’intrigue, il n’en est rien concernant Cloverfield. Ses allures de film catastrophe place leur trajet urbain bien avant un quelconque questionnement sur l’ironie dramatique du film, pourtant, c’est bien sur ce point que ce film se perd complètement. Dans un film comme American Beauty (1999, Sam Mendes), le personnage de Kevin Spacey nous annonce sa mort dès le début du film. Pourtant on s’intéresse à son histoire, car il s’agit d’un héros moderne qui évolue face à l’hostilité de son environnement familial.

image

J. J. Abrams a dit que le monstre était un nouveau-né désorienté et irritable. Chamant !

À contrario, Cloverfield me donne l’impression de vouloir rendre la mort de ses protagonistes séduisante (pour s’expier de son sujet principal et le rendre plus fluide) en ne réfléchissant pas vraiment à la façon d’icôniser un personnage de façon héroïque, ce qui non seulement rendrait la mise en scène plus intéressante, mais insufflerait également un besoin de connaître le destin dramatique de ce personnage en particulier (comme Kevin Spacey donc). Mais Cloverfield n’assume pas tout-à-fait le manque de profondeur de ses personnages, et tente de faussement le cacher en créant une sous-intrigue « romance » (le gimmick universel par excellence), qui ne fait qu’énerver, lorsque (spoiler) la fille idéalisée par le caméraman, meurt, alors qu’il ne s’est absolument rien passé entre eux. Et ce n’est pas une tentative de manipuler le spectateur, ce qui aurait pu être louable, c’est simplement lui demander de parier ou non sur la résolution de cette sous-intrigue, alors que… C’est la fin du monde ! Et autant je pense que les détracteurs du premier acte du film qui le jugent trop long passent à côté d’une mise en situation progressive et d’un bon attachement avec ces personnages, autant je pense que c’est ce même premier acte qui participe à instaurer le défaut majeur de crédibilité et d’unicité du groupe. Et, contrairement également, par exemple, à un film tel que les Huit Salopards (2016, Quentin Tarantino), dont la construction scénaristique se fonde sur le caractère unique et à la place de chacun des personnages dans le plan minutieux du film, Cloverfield n’a à son actif, que des êtres humains interchangeables. Au final, le seul élément vraiment important est la caméra intra-diégétique ! Son efficacité ne devrait donc pas se fixer sur la base de sa trame dramatique – son intrigue étant on-ne-peut-plus linéaire – mais sur la création de relations fortes entre les personnages. Seulement, ceux-ci ne sont pas spécialement attachants, et ne développent pas de rapport qui dépasse le simple stade de la superficialité, étant donné que… Ils finissent tous par mourir trop rapidement ! Tellement rapidement que Cloverfield ne dépasse même pas le cap des 1h20 !

Une catharsis Américaine ?

Si on peut apprécier Cube (1997, Vincenzo Natali) pour sa démarche ultra-prenante de « ne surtout pas donner d’explication au spectateur pour que l’intrigue se tienne », on ne peut pas affirmer que Cloverfield ait le même génie : on ne peut pas lui reprocher de ne pas avoir révélé l’origine des extra-terrestres, mais on ne peut pas non plus dire que cela appuie le réalisme du film ? Tout au plus, cela évite au spectateur de trop se creuser la tête avec des explications militaires peu convaincantes. Pourtant, c’est à travers les choix de l’armée Américaine dans le film que Cloverfield réactualise à la fois le film de monstre et le film catastrophe. C’est là qu’on peut se dire que, à recontextualiser dans l’histoire récente des États-Unis, il peut avoir une signification Freudienne intéressante à tout ce scénario : certains y voient là le « deuil cinématographique » des spectateurs américains à propos des attentats du World Trade Center à New-York le 11 Septembre 2001. Au nom de cela, Cloverfield se permet de détruire la ville de New-York de façon directe comme peu de films l’ont fait, sous un point de vue humain, ce qui est l’effet de la mise en scène en Found Footage.

image

Avis du Nostalgia Critic à propos du film « It’s not bad, It’s not good… It’s OK. »

Au final, les spectateurs les moins récalcitrants l’auront bien vite catégorisé comme un chef-d’œuvre grâce à l’intelligence de son sujet, de son traitement, et du pitch du producteur J. J. Abrams en lui-même. Mais moi, je suis plus critique : je pense qu’en définitive, Cloverfield est un film paresseux, qui se sustente à la fois par son concept, sans le transcender, et par son support visuel, sans trop le soigner non plus car il s’agit d’un film en caméra embarquée, malmené à tel point qu’en comparaison Le Projet Blair Witch (1999, Daniel MyrickEduardo Sánchez) ressemblerait presque à un film de Haneke ou de Tarkovski ! Il est à l’image de son scénariste, Drew Goddard, capable du meilleur (Seul sur Mars, 2015, Ridley Scott) comme du pire (World War Z, 2013, Marc Forster), ne dépassant jamais la hauteur de son idée principale pourtant géniale.

>>> Mon avis à propos de Star Wars, Épisode VII <<<

En réalité, ce qui fait que ce film me déçoit, c’est qu’avec, je pense, un poil de bonne volonté en plus, il aurait été excellent. Et quand je dis « excellent », je pense ne pas exagérer ! Sur le papier, tout y est : le traitement unique et sérieux d’un sous-genre mal représenté ou confidentiel pourtant novateur (le Found Footage) accompagné de la proximité absolue qu’elle occasionne entre le spectateur et les personnages, l’installation d’une ambiance anxiogène en plein milieu de New-York grâce à des monstres dont la seule inspiration cinématographique semble justifier leur présence… Et bien plus. Le réalisateur, Matt Reeves, est compétent (par la suite, il fera La Planète de Singes : l’Affrontement, en 2014), malgré certains choix peu judicieux, mais n’est plus au commande de ce fameux nouveau Cloverfield qui sort bientôt en salle. Par conséquent, il y a de fortes chances pour que j’aille voir de quoi il en retourne. À priori, les deux films n’ont aucun lien entre eux, si ce n’est qu’ils situent leur cadre narratif dans le même univers. Ce n’est même plus en caméra embarquée… Je suis intrigué et dubitatif. Affaire à suivre prochainement donc !