Slacker (1991) de Richard Linklater : Pourquoi rester à l’arrêt de bus plutôt que de prendre le taxi ?

Mon dernier post sur ce site datant du mois d’avril, pour me faire pardonner (un peu) j’ai décidé aujourd’hui de traiter d’un film important et original, à (re)découvrir pour sa qualité documentaire. Un film méconnu mais qui pourtant (à l’instar de Dark Star) a eu un impact non-négligeable sur le cinéma de son époque, ainsi que, plus largement, sur la pop-culture américaine dans son ensemble : Slacker (1991) de Richard Linklater.

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Alors, difficile de faire un synopsis concis et pertinent de Slacker. On pourrait le résumer à un simple voyage onirique narrant la vie des habitants bohèmes de la ville de Austin, au Texas. Son postulat singulier se caractérise par une dilution de la fonction sujet à chaque séquence du film : la focalisation change dès qu’un personnage en croise un autre, et ainsi de suite. Factuellement, Linklater filme des Américains qui philosophent à propos de la société, de leur quotidien, et c’est assez fascinant.

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Affiche de Slacker

Le film commence par une très belle méta-ouverture : le réalisateur se met lui-même en scène à l’arrière d’un taxi, en train de pitcher le récit d’un livre qu’il a lu dans un rêve – livre qu’il aurait lui-même (vraisemblablement) écrit, dans ce rêve. Livre donc qui raconte comment toutes les idées pensées à chaque moment par un quelconque individu n’importe où amène à la conception d’une infinité de réalités parallèles différentes, suivant les trajets pensés et pris par cet individu au cours de sa vie. Puis il illustre cette théorie en expliquant qu’à partir d’un certain chemin qui ne l’aurait pas fait prendre ce taxi, il aurait également été amené à faire la rencontre d’une hypothétique future femme de sa vie. Et ces réalités, ces cases racontant des histoires similaires et intriquées entre-elles, ce sont métaphoriquement toutes celles décrites par le film : toutes les petites histoires que vivent (ou plutôt, que racontent) successivement chacun des protagonistes.

Balayé dans l’esprit du public, terrassé par le deuxième film de Linklater, Génération Rebelle (Dazed & Confused) sorti en 1993, Slacker est une œuvre qui pourtant, à bien des égards, plus que de s’offrir de simples résonances avec ce dernier, traite d’un sujet vaguement similaire (les deux sont des portraits des jeunes de la génération x) mais avec un aspect bien différent (Slacker ne parle pas vraiment de la génération x au final ?). Richard Linklater nous raconte des histoires aussi improbables qu’imprévisibles. Il filme la vie. Des enfants donnant des coups dans un distributeur afin d’en extraire la gratuité de quelques bouteilles de coca-cola bien fraiches, par exemple.

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Richard Linklater à l’arrière d’un taxi.

Slacker nous présente ainsi une galerie de personnages passionnés par diverses théories du complots, par l’assassinat de John F. Kennedy ainsi que par le frottis vaginal de Madonna (rien que ça !), mais qui ne font rien d’autre que de converser. Et de se balader. Une question est donc soulevée : que peuvent bien faire nos personnages, en pleine journée, sans travailler ? À bavasser sans cesse… Et puisqu’il s’agit du genre du film, peut-on réellement parler de comédie-dramatique ? Les « slackers » vivent-ils un drame ? Pour répondre à cette interrogation, il faut en revenir aux fondamentaux de la définition du « slacker » : il s’agit, dans un sens relativement littéral, d’un feignant. Et cette connotation péjorative du terme peut définir en elle-même toute la tragédie de l’œuvre, lorsqu’on met en lumière le fait que Richard Linklater la rejette. Pour lui, le slacker est un ado (même si tous les personnages du film ne sont pas des ados, ce qui rend son propos extrêmement complexe, subtil et incongru) apathique, qui ne se projette pas dans la réalisation d’un dessein qui ne le concerne pas. Il a donc, par essence, une certaine façon de ne rien faire. Une certaine façon de penser. Une certaine façon d’être. Et d’être filmé, de fait. Le meilleur slacker-exemple : l’autostoppeur revenant de l’enterrement de son beau-père, interviewé à propos du travail. Il s’en sort, fume beaucoup, vit mal mais n’est surtout pas obligé de travailler. Une mentalité sombre, monotone ? Probablement. On peut légitimement se demander quelles sont les raisons qui le poussent à avoir ce mode de vie, à conserver sa liberté à ce point. Surement que les slackers de Slacker ne cherchent qu’à fuir un quotidien morne, robotique, déprimant, et particulièrement désenchanteur, similaire à celui des deux slackers de Clerks (1994) de Kevin Smith (film génial directement inspiré de Slacker, la boucle est bouclée) – oui, ça fait beaucoup trop de « slackers » pour une seule phrase ! Chaque personnage est plus rêveur que le précédant, et l’accumulation de ces strates de « bizarrerie » dans leurs obsessions est aussi touchante que dérangeante.

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« I think I got really lucky with Slacker. That was a film that probably shouldn’t have been seen. »

Alors « peut-on » ou « doit-on » s’attacher à tous ces personnages ?

Slacker dénonce les travers d’une société où on ne fait rien, où tout a déjà été fait, et où, surtout, l’image a plus de sens que la pensée. Un moment marquant présente un personnage qui « collectionne des images ». Des postes de télévisions. Allumées en permanence. Montrant le chaos du monde. Atterrant. Pessimiste ? Moralisateur ? Le film ne l’est pourtant pas une seule seconde. Richard Linklater n’est pas Larry ClarkSlacker n’a pas la vocation pédagogique de Kids (1995). Il aime ses personnages, même les plus antipathiques ou les plus fous.

[Le moment hallucinant : lorsqu’un vieil homme (veuf et fasciste) rentre chez lui avec sa fille, tombe nez-à-nez avec un cambrioleur et… décide de discuter avec lui en lui proposant un café. OKLM.]

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Un placement harmonieux de postes TV.

Par ailleurs, un de mes cours de cinéma (parce que ouai, moi maintenant j’ai des cours de cinéma, je suis étudiant, en cinématographie, t’as vu ? hein ?) m’a fait me soumettre à une question. Si la fameuse dilution de la fonction sujet (dispersio subiecti partis comme on pourrait dire en Latin, merci Janice !) du film doit nécessairement (ou non ?) induire une « hypertrophie de l’opposant » (Charisme ++ de l’antagoniste)…

>>> Alors qui est donc l’opposant du/des sujet(s) de Slacker ? Il m’apparait subjectivement évident que l’antagoniste de, disons-le, une bonne partie de la filmographie de Richard Linklater, c’est le temps qui s’écoule. Si Boyhood (2014) est la meilleure illustration du passage du temps de tout son travail – et un film absolument grandiose, qui mérite amplement sa place dans la liste des meilleurs films sortis ces 15 dernières années – je pense qu’un exemple plus frappant encore de la marque indélébile du temps dans l’œuvre du réal est la trilogie Before, et particulièrement Before Midnight (2013), où le couple formé par Julie Delpy et Ethan Hawke a bien subi le ravage des années depuis Before Sunset (2004). Ne pourrait-on donc pas, en définitive, admettre que les personnages de Slacker ne seraient pas tout simplement en train de lutter contre le temps ? Puisqu’ils sont manifestement en lutte contre leur temps ? En fait, le parcours de cette caméra-fantôme est similaire au parcours des protagonistes d’un bon vieux road movie, comme par exemple Easy Rider (1968, Dennis Hopper), en ce sens où elle traverse un lieu (ici, Austin) et croise sur son chemin de multiples personnages marginaux. Marginaux et jeunes. Même dans leur façon d’être vieux ou d’appartenir à une société vieillissante (Cf. le personnage de Jack Nicholson dans Easy Rider).

Bref, Slacker est un film indépendant que l’on peut taxer d’underground, d’expérimental et de conceptuel. Richard Linklater a pondu là un film qui n’aura jamais été vu nulle part, qui appartient à la fois à un lieu et à une période, et qui, en même temps, est à la fois universel et intemporel. Le paradoxe Linklater en somme. Slacker est complexe et subtil. Son influence s’est traduite alors par son statut de premier film indépendant d’auteurs survoltés des 90’s – titre partagé avec Sexe, Mensonges et Vidéo de – encore lui – Steven Soderbergh, Palme d’Or (méritée) de l’année 1989. Et du haut de ses 23.000 $ de budget, c’est un réussite artistique complète.

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Que dire de plus, si ce n’est que ce petit film tombé dans l’oubli est un incontournable, un pilier du genre, et qu’il montre à la perfection, sans jugement, la façon dont des personnages inadaptés et en manque de repères n’ont même pas à chercher leur place dans une société décadente aussi affolante que fascinante, puisqu’elle se nourrit de cette structure. Si je vous le recommande en particulier, et que je m’intéresse de plus en plus à ce genre de cinéma indé, c’est véritablement que je trouve que la société n’a pas tant évolué que ça depuis toutes ces années. Notre génération, la mienne, née à la fin des années 90, est tout aussi perdue que celle de que dépeint Richard Linklater. L’on se réfugie dans le crédo « sex, drugs and rock’n’roll » sans réfléchir sur les conséquences de nos actes (Enfin, « on », plutôt certains. Trop nombreux.). Ce que propose Slacker est de se poser quelques instants, en buvant un café, et se demander « Où allons nous tous ? » (« Droit dans le mur. » répondront les plus pessimistes.). Nous, en tant qu’individus assemblés pour former un gigantesque groupe social mondial (ou régional). Le jeu de Slacker peut s’imaginer être le précurseur de Facebook d’ailleurs : tout le monde se croise mais personne ne se connait vraiment. Après, Slacker a l’intelligence de ne jamais répondre à ses propres questions, et je pense qu’il s’agit d’une expérience assez unique, car je crois que personne ne peut tout à fait en avoir la même vision unique après le visionnage. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il vaut le détour. Kevin Smith dira d’ailleurs : « Slacker was the film that got me off my ass ! ».